La commande
Qui — emile (atlas@fastmail.ca). Quand — comptoir du Cosmos, guichet Akadēmía, le 28 juillet 2026 à 1h08. Type demandé — un document de fond (famille D), destiné à la préparation d'une séance d'enseignement universitaire (2ᵉ-3ᵉ année) sur l'histoire de la langue française. La question, telle que posée (extraits) : « Aucune vulgarisation n'est requise — vise la densité savante… à signaler ce que les manuels simplifient abusivement. » L'essai est demandé en cinq livraisons successives. Voici la Livraison II — La fabrique du français : l'alphabet et sa chaîne phénicienne, le fonds latin (héréditaire contre savant), la strate grecque, les apports gaulois, germanique, scandinave, arabe, italien, anglais et autres, puis l'argot — avec, cette fois, le comptage lexical confronté aux sources lexicographiques.
Reprise : d'où nous partons
La Livraison I tenait l'échelle entière — la faculté de langage, le proto-indo-européen, la carte des grandes familles. Le français y était un point : un rameau de l'italo-roman, lui-même issu du latin, lui-même d'une branche indo-européenne parmi deux à quatre cents lignées. Cette deuxième livraison descend d'un cran et change d'outil. On ne reconstruit plus au-delà d'un mur ; on dépouille. La matière n'est plus l'os, le gène ou la poterie, mais le mot attesté, daté, pesé contre le dictionnaire. Et l'on découvre que le français, langue réputée « latine », est en vérité une sédimentation : une couche héréditaire mince mais omniprésente, une double latinité savante superposée, une greffe grecque quasi infinie, et une dizaine de strates d'emprunt déposées par l'histoire militaire, commerciale et coloniale. La discipline chiffrée annoncée en Livraison I s'applique ici à plein : pour chaque nombre, la fourchette savante et le chiffre pédagogique, et l'aveu de ce que l'arrondi sacrifie.
Un mot de méthode, d'abord, sur l'objet même. Avant le lexique, il y a le support : les lettres. On commence donc par l'écriture — non par coquetterie chronologique, mais parce que la graphie du français porte, fossilisées, les décisions d'une chaîne de peuples qui n'ont jamais parlé français.
§ 6 · L'écritureDe la gorge phénicienne aux vingt-six lettres
L'alphabet dont s'écrit le français n'a pas été inventé pour lui, ni même pour le latin : il est le terme d'une chaîne de transmissions et de trahisons qui court sur près de trois millénaires et quatre langues. Le fil est solidement établi : proto-sinaïtique → phénicien → grec → (étrusque) → latin. Chaque relais a gardé, perdu et déformé — et plusieurs bizarreries de notre orthographe ne s'expliquent que par une décision prise à un maillon lointain.
À la source, l'abjad phénicien : un système purement consonantique d'environ vingt-deux signes, stabilisé au Levant vers le XIᵉ-Xᵉ siècle avant notre ère (les inscriptions de Byblos, dont le sarcophage d'Ahiram, sont couramment rapportées à cet horizon). En amont encore, un consensus : le phénicien descend de la famille proto-sinaïtique / proto-cananéenne, qui avait détourné par acrophonie des hiéroglyphes égyptiens — les inscriptions de Serabit el-Khadim, dans le Sinaï, sont datées entre ~1800 et ~1400 avant notre ère. Le principe acrophonique — chaque signe vaut la consonne initiale du nom de l'objet dessiné — est resté lisible dans le nom des lettres : ʾaleph « bœuf » pour le coup de glotte, bet « maison » pour le /b/, dalet « porte » pour le /d/, mem « eau » pour le /m/. Et l'ordre alphabétique lui-même, l'abgad, est déjà attesté à Ougarit au XIIIᵉ siècle. C'est cet ordre et ces noms que le grec, puis le latin, ont hérités presque intacts.
L'invention grecque : noter les voyelles
Le geste décisif — celui qui fait passer de l'abjad (consonnes seules) à l'alphabet au sens plein — est grec, aux alentours du VIIIᵉ siècle avant notre ère (coupe de Nestor de Pithécusses, ~730-720 ; œnochoé du Dipylon, ~740). Les Grecs recyclent les signes de consonnes sémitiques inutiles à leur langue pour en faire des voyelles : ʾaleph (coup de glotte) devient alpha /a/, he devient epsilon /e/, yod devient iota /i/, ʿayin devient omicron /o/, waw devient upsilon /u/. C'est pourquoi il faut corriger le manuel : « les Phéniciens ont inventé l'alphabet » est faux au sens technique. Ils ont inventé l'abjad consonantique ; l'alphabet complet, consonnes et voyelles, est une innovation grecque. Distinction d'école, mais lourde : elle sépare deux façons de représenter la parole.
Le grec archaïque n'était pas unifié : on distingue classiquement un type oriental (« bleu », dont sortira l'alphabet ionien standardisé à Athènes en 403 av. J.-C.) et un type occidental (« rouge »). Et c'est le type occidental qui compte pour nous, car il gagne l'Italie non par la voie ionienne, mais par le grec eubéen (dit cuméen ou chalcidien) que les colons d'Eubée apportent dès le VIIIᵉ siècle à Pithécusses et à Cumes, en Campanie. Les Étrusques l'adoptent vers le VIIᵉ siècle, puis le transmettent aux Latins. Le témoin canonique en est la tablette d'ivoire de Marsiliana d'Albegna (~675-650 av. J.-C.), qui porte gravé, sur sa tranche, le plus ancien abécédaire-modèle connu de la série.
Le filtre étrusque : pourquoi le C, le K et le Q
L'étrusque ne distinguait pas les occlusives sonores des sourdes : pas de /b/, /d/, /g/ phonémiques. Conséquence, transmise telle quelle au latin : le gamma grec (Γ, valeur /g/) arrive sous la forme C avec la valeur /k/ — d'où la redondance latine de trois signes pour un même son /k/, C (< gamma), K (< kappa, devant a), Q (< qoppa, devant o/u), que le français traîne encore (car, képi, quai). De même, l'étrusque forge la notation de /f/ par le digramme FH avant de retenir F seul : voilà comment le digamma grec Ϝ, qui notait /w/, finit à la valeur latine /f/. Le manuel escamote presque toujours ce relais étrusque, et rend du coup inexplicables les excentricités de l'alphabet latin.
État de la question — La date de l'emprunt grec, et la thèse d'Homère
Deux points restent ouverts. La date de l'adoption grecque : l'opinion dominante la situe « peu avant ou vers 800 » ; une école, récemment ravivée, plaide pour le IXᵉ siècle. La finalité : Barry Powell (Homer and the Origin of the Greek Alphabet, Cambridge, 1991) soutient — thèse forte et spéculative, largement discutée — que l'alphabet aurait été façonné par un individu unique, dans un but précis : transcrire l'hexamètre homérique, les signes de voyelles rendant seuls le vers dactylique notable. Séduisant, non prouvé. À présenter comme une hypothèse d'auteur, non comme un acquis.
Le latin archaïque retient vingt et une lettres (A B C D E F Z H I K L M N O P Q R S T V X), laissant tomber les signes grecs inutiles à sa phonologie mais rétablissant B et D, qu'il prononce, lui. La suite est une histoire de réformes datées, et c'est ici que les manuels lissent le plus abusivement, en parlant d'un « alphabet latin » comme d'un bloc :
- Le G (~IIIᵉ siècle av. J.-C.) : pour lever l'ambiguïté du C notant /k/ et /g/, on ajoute une barre au C. La tradition antique (Plutarque) l'attribue à Spurius Carvilius Ruga, vers 230 ; l'épigraphie l'atteste un peu avant, si bien que Ruga en a sans doute surtout régularisé l'emploi. Le G prend, dans l'ordre, la place laissée vacante par le Z supprimé.
- Le Y et le Z (~Iᵉʳ siècle av. J.-C.) : après la conquête de la Grèce, Rome (ré)introduit l'upsilon et le zêta pour transcrire les emprunts grecs (zephyrus, Zenon), et les place à la fin — d'où leur position terminale encore aujourd'hui. On atteint les vingt-trois lettres du latin classique.
- Le J, le U, le W (Moyen Âge → Renaissance) : le latin classique notait par un seul I la voyelle /i/ et la semi-consonne /j/, par un seul V la voyelle /u/ et /w/. La différenciation graphique est lente. Le W naît de la gémination uu/vv pour noter le /w/ germanique, dans l'aire franque dès le VIᵉ-VIIᵉ siècle. La distinction systématique I/J et U/V est théorisée à la Renaissance par Pierre de la Ramée (Gramere, 1562) — d'où le nom de « lettres ramistes » donné au J et au V — mais ne s'impose vraiment qu'au XVIIᵉ siècle. L'alphabet à vingt-six lettres est donc un objet autant médiéval et moderne qu'antique.
Comment on lit une lettre
Ce qui fixe la chaîne, ce ne sont pas des théories mais des objets datables : les abécédaires-modèles (Marsiliana, ~675-650), les inscriptions-jalons (coupe de Nestor pour le grec ; fibule de Préneste — longtemps contestée, aujourd'hui réhabilitée —, cippe du Forum et inscription de Duenos pour le latin archaïque). Chaque forme de lettre, chaque valeur sonore, se date par la comparaison de ces témoins gravés. C'est une paléographie, non une reconstruction : on tient la lettre sous les yeux.
Sources
- James-Germain Février, Histoire de l'écriture, Payot, 1948 (2ᵉ éd. augm. 1959) — le classique français ; noter le prénom exact, James (souvent estropié en « Jean-Gabriel »)
- Charles Higounet, L'Écriture, « Que sais-je ? » nᵒ 653, PUF, 1955
- Barry B. Powell, Homer and the Origin of the Greek Alphabet, Cambridge University Press, 1991 — la thèse « pour noter Homère » (débattue)
- Larissa & Giuliano Bonfante, The Etruscan Language: An Introduction, Manchester UP, 2ᵉ éd. 2002
- Rex Wallace, « The Latin Alphabet and Orthography », in J. Clackson (dir.), A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, 2011
- « Lettres ramistes » et Pierre de la Ramée, Gramere, 1562
§ 7 · Le socleLes deux latinités du français
Le français est une langue romane : le latin en forme le socle. Mais dire « le français vient du latin » masque le fait capital de cette livraison — il en vient deux fois, par deux chemins qui n'ont ni la même date, ni la même bouche, ni la même forme.
Commençons par le chiffre, puisqu'il est le premier piège. On enseigne que ~80 à 85 % du vocabulaire français est « d'origine latine » ; l'ordre de grandeur fait consensus. Mais il faut immédiatement savoir ce qu'il compte : il additionne le fonds héréditaire, les emprunts savants directs au latin classique, et souvent les formations gréco-latines modernes. C'est un décompte de types — d'entrées de dictionnaire — toutes couches latines confondues.
État de la question — Le paradoxe des types et des occurrences
Voici la clef qui réconcilie deux énoncés apparemment contradictoires — « le français est du latin à 80 % » et « les mots proprement français sont une poignée ». Tout dépend de l'unité de compte. Si l'on compte les types (les entrées), le fonds strictement héréditaire est minoritaire : la masse d'un grand dictionnaire est faite de dizaines de milliers de mots savants forgés au fil des siècles ; le fonds transmis oralement ne pèse que quelques milliers d'unités. Mais si l'on compte les occurrences (la fréquence dans les textes), le rapport s'inverse : les mots les plus fréquents — outils grammaticaux, verbes et noms de base — sont presque tous héréditaires (leçon du Français fondamental de Georges Gougenheim, années 1950). Fonds héréditaire : peu de mots, mais l'essentiel de ce qu'on prononce. Fonds savant : beaucoup de mots, rares dans le discours. Les deux chiffres sont vrais parce qu'ils ne mesurent pas la même chose. — Point de vigilance : la formule qui circule, « Henriette Walter établit que ~35 % du lexique est d'emprunt », n'est pas vérifiable en l'état et paraît confondue avec un autre chiffre, celui de la part du lexique anglais d'origine française (35-45 %). Ce que Walter établit, c'est que les emprunts aux langues vivantes pèsent ~13 % d'un dictionnaire courant — ce qui ne contredit pas les 80 % latins, car ce sont des ensembles distincts.
Les deux latinités, donc. Le fonds héréditaire procède du latin parlé, vulgaire, transmis sans interruption par la bouche des locuteurs ; ses mots ont subi l'usure complète des lois phonétiques, achevée pour l'essentiel à la fin du XIIᵉ siècle, et sont phonétiquement très éloignés de leur étymon. Les emprunts savants, eux, sont rempruntés directement au latin classique écrit, surtout à partir du Moyen Âge tardif (XIIIᵉ-XIVᵉ siècle) et de la Renaissance, par des clercs : ils restent proches de leur forme d'origine, parce qu'ils n'ont pas traversé la bouche des siècles.
Les quatre lois qui usent un mot
Ce qui creuse l'écart entre les deux couches, ce sont quelques lois phonétiques régulières, à l'œuvre sur le seul fonds héréditaire : · Loi de position — le sort de la voyelle tonique dépend de sa syllabe : libre, elle se diphtongue ou s'ouvre (mare > mer, pĕdem > pied, flōrem > fleur) ; entravée, elle reste brève (pŏrta > porte). · Chute des atones — les voyelles non accentuées tombent ou se réduisent à un e muet (calidum > chaud, tabula > table, bonitatem > bonté). · Palatalisation — les vélaires /k/ et /g/ devant voyelle antérieure deviennent des chuintantes ou sifflantes (centum > cent, caelum > ciel), et ca- initial passe à cha- (caballum > cheval, cantare > chanter). · Lénition — les consonnes intervocaliques se sonorisent ou s'effacent (vita > vie, ripa > rive, secūrum > sûr). Le mot savant ignore ces lois : à côté de l'héréditaire chose, le savant cause reste transparent.
De cette double latinité naît le phénomène le plus élégant du lexique français, les doublets : un même étymon latin y produit deux mots vivants, l'un usé par la bouche, l'autre refait sur le livre.
Douze doublets : un étymon, deux destins
| Étymon latin | Héréditaire (populaire) | Savant (refait sur le livre) |
|---|---|---|
| hospitālem | hôtel (XIᵉ s.) | hôpital (XIIᵉ-XIIIᵉ s.) |
| fragilem | frêle (XIᵉ-XIIᵉ s.) | fragile (XIVᵉ s.) |
| ratiōnem | raison | ration (XVIIᵉ s.) |
| causa(m) | chose | cause |
| integrum | entier | intègre |
| legālem | loyal | légal (XVᵉ-XVIᵉ s.) |
| masticāre | mâcher (XIIᵉ s.) | mastiquer (XVIᵉ s.) |
| dīrectum | droit | direct |
| factiōnem | façon | faction |
| potiōnem | poison | potion |
| auscultāre | écouter | ausculter (XVIᵉ s., sens médical) |
| navigāre | nager (v. 1080) | naviguer (1392) |
On ajoutera, également solides : nātīvum → naïf / natif ; sacramentum → serment / sacrement ; pēnsāre → peser / penser. Les emprunts savants se concentrent là où les clercs écrivaient : droit et administration (légal, litige, magistrat), religion (sacrement, rédemption, oraison — à distinguer du vocabulaire chrétien populaire et ancien, hérité oralement : saint < sanctum, évêque < episcopum, moine), savoir et médecine (intellect, artère, opération).
Une quinzaine de mots, pour tenir dans la main les deux couches — mot, étymon, sens d'origine, datation d'attestation, nature héréditaire (h.) ou savante (sav.). Réserve : pour les mots héréditaires très anciens, la date est celle de la première trace écrite, non de l'entrée réelle, toujours antérieure aux textes.
mer < mare (h.) · pied < pedem (h.) · eau < aquam « eau », érosion maximale (h.) · cheval < caballum « cheval de trait, rosse » (h.) · chef < caput « tête » (h. ; le sens « tête » a glissé vers « celui qui est en tête ») · chose < causa « affaire judiciaire » (h.) · raison < ratiōnem « calcul » (h.) · saint < sanctum « sacré » (h.) · évêque < episcopum, du grec epískopos « surveillant », héréditaire malgré l'origine grecque, ~980 · nager < navigāre « naviguer », v. 1080 (h.) · mâcher < masticāre, XIIᵉ s. (h.) · fragile < fragilis « cassable », XIVᵉ s. (sav.) · ausculter < auscultāre « écouter attentivement », XVIᵉ s., spécialisé en médecine (sav.) · légal < legālis « relatif à la loi », XVᵉ-XVIᵉ s. (sav.) · naviguer < navigāre, 1392, sens maritime conservé (sav.).
Sources
- Henriette Walter, L'aventure des mots français venus d'ailleurs, Robert Laffont, 1997
- Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992 (éd. ultime 2016)
- Jacqueline Picoche & Christiane Marchello-Nizia, Histoire de la langue française, Nathan, 1989
- Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française des origines à nos jours, Armand Colin, 1905-1938
- Académie française, « Les doublets étymologiques »
- Marcel Cohen, Histoire d'une langue : le français, Éditions Sociales, 1947
§ 8 · La greffe savanteLe grec, réservoir plutôt que strate
Le grec n'est pas une couche d'emprunts figée comme les autres : c'est un matériau de construction encore actif. C'est pourquoi tout pourcentage y est instable par nature. On cite volontiers ~4 à 6 % du lexique général pour l'origine grecque directe ; le Robert recense de l'ordre de 3 800 emprunts au grec ancien et médiéval ; la vulgarisation avance « 10 % ». Ces chiffres ne se contredisent pas : ils comptent des choses différentes. Le vrai fait est ailleurs : un locuteur cultivé emploierait ~5 % de mots directement grecs, mais ~25 % si l'on compte les racines, préfixes et suffixes d'origine grecque. Compter « les mots grecs » revient à compter une source vive, non un inventaire clos — et c'est la ligne de partage la plus féconde du sujet.
Trois voies d'entrée, sur lesquelles le schéma fait consensus. Première voie, les hellénismes anciens passés par le latin — surtout par le grec de la koinè et le latin chrétien. Entrés tôt, phonétiquement usés, ils ne sont plus perçus comme grecs : église < ekklēsía « assemblée », via ecclesia ; ange < ángelos « messager » ; baptême < báptisma « immersion », XIᵉ s. ; évêque < epískopos « surveillant », ~980 ; aumône < eleēmosýnē « pitié », fortement contracté ; parole < parabolḗ « comparaison » — doublet populaire du savant parabole (1265). Deuxième voie, les emprunts savants directs, dès la fin du Moyen Âge et surtout à la Renaissance, pour la philosophie et la politique : démocratie < dēmokratía (dêmos + krátos, XIVᵉ s.), anarchie < anarkhía « absence de chef », aristocratie, philosophie « amour de la sagesse ».
Les faux Grecs antiques
La troisième voie est la plus trompeuse : la néologie scientifique moderne (XVIIᵉ-XXᵉ siècle) forge, sur des racines grecques, des mots qui n'ont jamais existé en grec ancien. Téléscope est créé en 1611 (par Giovanni Demisiani, pour l'Accademia dei Lincei) ; microscope en 1656 ; biologie en 1802 (Lamarck en français, Treviranus en allemand, la même année) ; photographie en 1839 (avec une occurrence isolée d'Hercule Florence dès 1834) ; psychanalyse en 1896, forgé par Freud ; téléphone — attesté dès 1834 pour un système acoustique, avant de se fixer sur l'appareil électrique dans les années 1860-1876. Téléphone n'est pas un mot grec : c'est un assemblage du XIXᵉ siècle de tēle « loin » et phōnē « voix ». La distinction cardinale à tenir en cours : les église, ange, aumône sont des Grecs déguisés en français ; les téléphone, biologie, photographie sont des faux Grecs antiques, mots récents habillés de racines anciennes.
C'est que le grec fournit surtout des formants d'une combinatoire quasi libre — c'est là que réside son extensibilité sans fin. Suffixes : -logie (logos), -graphie (graphein « écrire »), -scope (skopein « observer »), -phobie (phobos « peur »), -phile (philos « ami »), -phone (phōnē), -mètre (metron « mesure »), -thérapie (therapeia « soin »). Premiers éléments : télé- « loin », bio- « vie », géo- « terre », auto- « soi-même », micro-/macro-, anthropo- « homme », psycho- « âme », thermo- « chaleur », hydro- « eau », néo- « nouveau ». Le grec domine ainsi les vocabulaires savants — sciences (biologie, géologie, zoologie), médecine (chirurgie, diagnostic, pathologie, épidémie), philosophie (logique, éthique, métaphysique), politique (démocratie, anarchie, oligarchie, démagogie) — bien plus que la langue commune. Réserve honnête : les pourcentages globaux sont débattus et dépendent du corpus ; quelques datations de première attestation (anarchie, anthropologie) restent à confirmer en source directe avant usage en cours.
Sources
- Henriette & Gérard Walter, Dictionnaire des mots d'origine étrangère, Larousse, 1991
- Jean Bouffartigue & Anne-Marie Delrieu, Trésors des racines grecques, Belin, 1981
- Dictionnaire de l'Académie française, 9ᵉ éd. (datations : évêque, baptême, démocratie, photographie, psychanalyse)
- Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992
- Henriette Walter, Le Français dans tous les sens, Robert Laffont, 1988
§ 9 · Les apportsSubstrat, superstrats, emprunts : la sédimentation
Sous et sur le latin, l'histoire a déposé d'autres langues. La sociolinguistique historique les nomme selon leur position : substrat (la langue des vaincus, qui laisse des traces sous la dominante — le gaulois sous le latin), superstrat (la langue des conquérants, qui s'éteint mais imprègne — le francique, puis le norrois), et les emprunts proprement dits (arabe, italien, anglais…), déposés par le commerce, la culture, la guerre et la colonisation. Trois précautions dominent tout ce dossier, et il faut les tenir en cours : les comptages varient selon qu'on retient le vocabulaire courant ou l'ensemble dialectal ; beaucoup d'étymons anciens ne sont pas attestés mais reconstruits (d'où l'astérisque) ; et les étymologies contestées sont légion. Je signale les fragilités au fil, plutôt que de durcir.
Le substrat gaulois (celtique) est modeste en nombre — Henriette Walter avance ~150 mots du français courant (le chiffre souvent cité est 158) — mais enraciné dans le terroir. Sa toponymie, elle, est massive (Paris, Nantes, Amiens), mais relève d'un autre registre. Exemples solides : char/charrue (via le latin carrus, du gaulois *karros) ; chêne < *cassanos « le touffu » ; bouleau, hybride d'un radical celtique *betua et d'un suffixe latinisé ; alouette < alauda, que Pline dit explicitement gaulois ; tonneau < *tunna ; arpent < *arepennis, mesure agraire ; ruche < *rusca « écorce » ; bec < beccus, que Suétone attribue au gaulois ; vassal < *wassos « jeune homme, serviteur » — celui-là lourd de conséquences féodales. À ne pas durcir : lieue (celticité non prouvée), mouton (< *multo, contesté), braies et soc (gaulois discuté).
Le superstrat francique (germanique occidental, Vᵉ-IXᵉ siècle) est de loin le plus important apport germanique ancien : ~400 mots du vocabulaire courant selon Walter, jusqu'à 700-1000 si l'on inclut dérivés et régionalismes. Les Francs, dominants, ont fini par adopter le gallo-roman, mais en y déposant un lexique du pouvoir, de la guerre, de la vie rurale et des couleurs.
La signature francique : w- > gu- et le h aspiré
Deux marqueurs, aussi phonétiques que lexicaux, trahissent l'apport francique. D'abord, le /w/ germanique, absent du gallo-roman, y évolue régulièrement en gu- dans le domaine d'oïl : *werra > guerre (qui évince le latin bellum), *wardôn > garder, *waidanjan > gagner (« se procurer de la nourriture » → « labourer » → « faire du profit »). Ensuite, le h dit « aspiré », qui empêche liaison et élision : le h de hache (*hapja), de honte (*haunitha), de hardi (*hardjan « endurcir »). Les couleurs de base sont franciques (blanc < *blank « brillant », bleu < *blao, gris, brun, blond), le latin n'ayant pas de « bleu » stable. Et le vocabulaire féodal en est saturé : maréchal (*marhskalk, le « serviteur préposé aux chevaux », d'un palefrenier à une dignité militaire suprême), sénéchal (*siniskalk « le serviteur le plus ancien »), baron (*baro « homme libre, guerrier »), riche (*rîki « puissant », d'où « fortuné »), fauteuil (*faldistôl « siège pliant », attesté fauteuil en 1589).
Le superstrat norrois (vieux scandinave) est minuscule mais thématiquement compact. Après l'établissement viking dans la basse Seine et le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), les colons adoptent vite le roman, mais laissent un lexique maritime dense, longtemps cantonné au normand dialectal, dont quelques dizaines de mots (~50 à 90) sont passés au français commun, souvent tardivement, par le vocabulaire de marine : marsouin < marsvín « cochon de mer » ; homard < hummarr ; cingler « faire voile » < sigla ; hune, étrave, quille, carlingue, le noyau de la coque et du gréement. Flâner vient du normand flanner (norrois flana « aller étourdiment »), passé tard au français commun (Balzac, 1835). À ne pas durcir : vague, turbot, bâbord/tribord (voie scandinave ou néerlandaise), guichet, crabe ; et surtout joli (< norrois jól, la fête de Yule ?) reste non tranché ; hublot et harnais, souvent rangés ici, ne sont probablement pas scandinaves — à écarter du dossier.
Puis viennent les emprunts modernes, déposés couche après couche. Un avertissement chiffré vaut pour tous : les totaux de référence — ceux d'Henriette Walter — valent pour le vocabulaire courant (~35 000 mots du Petit Robert, dont elle établit que 4 192 sont d'origine étrangère, « moins de 13 % »), non pour le lexique entier ; sur ce socle, sa répartition, largement reprise, donne : anglais 1 053, italien 698, germanique ancien 544, arabe ~214, espagnol 157, néerlandais 153, allemand ~147.
- L'arabe est, hors langues sœurs et germanique ancien, la première langue non européenne pourvoyeuse : ~214 mots courants (Walter), ~270 en périmètre large, jusqu'à ~391 chez Salah Guemriche (turc et persan transités compris). Voies : les sciences médiévales via le latin de Tolède et l'espagnol d'Al-Andalus (algèbre < al-jabr « réduction » ; alcool < al-kuḥl, le khôl, sens glissé vers « esprit-de-vin » ; chiffre et zéro, doublet de ṣifr « vide » ; azimut/zénith, deux altérations de as-samt « la direction ») ; le commerce méditerranéen, souvent via l'italien (coton < quṭn, v. 1140 ; sucre < sukkar ; magasin < maḫāzin « entrepôts » ; hasard < az-zahr « le dé » ; matelas < maṭraḥ « chose jetée à terre ») ; enfin la strate coloniale, fin XIXᵉ-XXᵉ (toubib < ṭabīb « médecin », argot de l'armée d'Afrique ; bled < balad « pays » ; kif < kēf « quiétude »).
- L'italien est le premier apport après le fonds latin (~698 mots, jusqu'à ~800), massivement à la Renaissance, quand la cour s'italianise : banque et commerce (banque < banca, le banc du changeur, v. 1458 ; bilan, faillite, escompte), arts et architecture (balcon, façade, 1565 ; fresque, 1669 ; opéra, 1646 ; piano), guerre (soldat < soldato, v. 1475 ; escadron ; sentinelle), vie de cour (carnaval, mascarade, courtisane, 1542 ; caprice < capriccio, 1558).
- L'anglais est le premier fournisseur du français moderne (~1 053 mots courants, plusieurs milliers dans les dictionnaires exhaustifs), en deux vagues : l'anglomanie politique du XVIIIᵉ siècle (club, 1702 ; budget, 1764 ; comité, jury, vote) et l'industrie, le sport et le numérique aux XIXᵉ-XXIᵉ (rail, 1817 ; tunnel, 1825 ; sport, 1828 ; tennis, 1836 ; week-end, 1906).
- L'espagnol (157 mots) apporte surtout des mots amérindiens transités par la conquête (tomate < nahuatl tomatl, 1598 ; chocolat < xocolatl ; tabac < taïno tabaco ; maïs, cannibale, vanille), et quelques directs (camarade < camarada, la chambrée, 1570 ; sieste < siesta).
- Le néerlandais / flamand (153 mots) est un apport de voisinage et de mer, culminant au XVIIᵉ siècle : boulevard < moyen néerl. bolwerc « rempart » (le rempart arasé devient promenade) ; matelot < mattenoot « compagnon de couche » ; kermesse < kerkmisse « fête patronale » ; mannequin < manneken « petit homme » ; cauchemar, hybride dont le -mar est le néerlandais mare « fantôme oppresseur » (cf. l'anglais night-mare).
- L'allemand (~147 mots), par la guerre et l'Alsace : bivouac < alémanique Biwacht « garde de nuit » ; ersatz « succédané », 1914-1916 ; choucroute, réfection alsacienne de Sauerkraut altérée par chou + croûte ; vasistas, de la question Was ist das ?. Et le russe : steppe (1679), toundra (1876), vodka, soviet.
Les mots-voyageurs, et deux allers-retours
Les cas les plus instructifs sont ceux du transit, où l'origine et la voie divergent : sucre, magasin, hasard, azimut sont arabes mais arrivés par l'italien ou l'espagnol ; tomate, chocolat sont nahuatl mais arrivés par l'espagnol ; récif est arabe (ar-raṣīf « la chaussée ») via l'espagnol ; nabab est arabe (nāʾib « lieutenant ») mais passé par l'ourdou puis le portugais. Et il y a les allers-retours, ces mots français partis en Angleterre après 1066 et revenus francisés, méconnaissables : budget est l'ancien français bougette « petite bourse » ; tennis, l'impératif tenez ! du jeu de paume ; sport, l'ancien desport « divertissement ». La langue prêteuse ne sait plus qu'elle rembourse son propre bien.
Les strates lexicales du français (ordres de grandeur, vocabulaire courant)
| Strate | Période dominante | Nombre estimé (fourchette) | Domaines | Emblèmes |
|---|---|---|---|---|
| Fonds héréditaire latin | transmission orale continue | noyau de quelques milliers, l'essentiel des occurrences | tout le lexique de base | mer, cheval, chose, eau |
| Emprunts savants latins | XIIIᵉ-XIVᵉ, puis Renaissance | dizaines de milliers de types | droit, religion, sciences | légal, fragile, ausculter |
| Grec (3 voies) | ancien, Renaissance, néologie moderne | ~4-6 % direct, ~25 % avec formants | sciences, médecine, philosophie | démocratie, biologie, téléphone |
| Gaulois (substrat) | avant le latin, résiduel | ~150 (courant) | terroir, agriculture, mesures | char, chêne, alouette |
| Francique (superstrat) | Vᵉ-IXᵉ s. | ~400 (jusqu'à ~1000 avec dérivés) | guerre, féodalité, couleurs | guerre, blanc, maréchal |
| Norrois (superstrat) | IXᵉ-Xᵉ s. | quelques dizaines (~50-90) | marine, faune marine | marsouin, hune, cingler |
| Arabe | XIIᵉ-XIVᵉ (sciences), XVIᵉ (commerce), XIXᵉ-XXᵉ (colonial) | ~214 → ~270 → ~391 | mathématiques, commerce, argot | algèbre, hasard, toubib |
| Italien | Renaissance (XVᵉ-XVIᵉ) | ~698 (→ ~800) | arts, musique, banque, cuisine | banque, opéra, carnaval |
| Anglais | XVIIIᵉ (politique), XIXᵉ-XXIᵉ (industrie, sport) | ~1 053 (courant) ; milliers en dict. | institutions, sport, techno | club, budget, week-end |
| Espagnol | XVIᵉ-XVIIᵉ (conquête) | 157 | marine, produits d'Amérique | camarade, chocolat, tabac |
| Néerlandais / flamand | XVᵉ-XVIIᵉ (apogée au XVIIᵉ) | 153 | marine, commerce, fêtes | boulevard, matelot, kermesse |
| Allemand | XVIIᵉ-XXᵉ (guerre, Alsace) | ~147 | guerre, cuisine, alsacianismes | bivouac, ersatz, vasistas |
Contrepoint — Trois étymologies qu'il faut refuser en cours
La séduction d'une belle origine est le piège premier de l'étymologie populaire. Trois cas à donner comme faux ou non prouvés, précisément parce qu'ils circulent partout. Bistro(t) : la légende du russe bystro « vite », lancé par les cosaques à Paris en 1814, est rejetée par les linguistes — le mot n'apparaît qu'en 1884, un écart de soixante-dix ans inexplicable ; on privilégie bistrouille ou le poitevin bistraud. Joli : le rattachement au norrois jól (Yule) est possible mais non assuré, l'hypothèse concurrente (gallo-roman *gaudivu de gaudium « joie ») ne valant pas mieux. Fric : origine obscure, sans étymon établi (rapproché de fricot), et surtout pas néerlandaise, comme on le range parfois par erreur. Le geste savant consiste ici à préférer l'aveu d'ignorance à l'histoire jolie.
Sources
- Henriette Walter, L'aventure des mots français venus d'ailleurs, Robert Laffont, 1997
- Salah Guemriche, Dictionnaire des mots français d'origine arabe, préf. Assia Djebar, Seuil, 2007
- Walther von Wartburg, Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW), 1922-2002
- Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Errance, 2001 (2ᵉ éd. 2003)
- Pierre-Yves Lambert, La langue gauloise, Errance, 1994
- T. E. Hope, Lexical Borrowing in the Romance Languages, Oxford, 1971 (source du chiffre de 698 italianismes)
- Musée de l'histoire de l'immigration, « Quand la langue française en voit de toutes les couleurs »
§ 10 · La langue cachéeL'argot, ou le lexique qui se dérobe
Il reste une strate qui n'est pas géographique mais sociale : l'argot. Et son histoire commence par un glissement du mot lui-même. Jusqu'au XVIIᵉ siècle, c'est jargon qui nomme le langage des gueux. Argot apparaît au début du XVIIᵉ siècle au sens de corporation, communauté des gueux et des voleurs — un argotier est alors un mendiant, non un locuteur. Ce n'est qu'à la fin du siècle que le mot en vient à désigner le parler de ces gueux, et il n'entre au Dictionnaire de l'Académie qu'en 1740. À signaler franchement en cours : l'étymologie du mot argot reste, selon Littré, « fort obscure » — aucune des hypothèses (le capitaine des gueux Ragot de Noël du Fail, 1547 ; un verbe argoter « secouer, mendier ») ne fait consensus.
Les premiers témoignages sont judiciaires et poétiques. En 1455, un procès s'ouvre à Dijon contre la bande de la Coquille — les Coquillards — et son dossier livre un lexique, redécouvert en 1842 puis étudié par Marcel Schwob (1892) : c'est le premier corpus argotique documenté. Vers 1461, les ballades en jargon attribuées à François Villon (imprimées par Pierre Levet en 1489) sont écrites dans un parler apparenté, encore en partie indéchiffrable. Puis vient le grand livret fondateur des dictionnaires d'argot, Le Jargon ou langage de l'argot réformé d'Ollivier Chereau — dont la date « 1628 » est traditionnelle mais non prouvée (l'édition critique de Denis Delaplace retient plutôt 1629-1630).
Il n'y a pas un argot, mais des argots, à double fonction : la connivence (se reconnaître entre initiés) et le secret (rester opaque à l'étranger, à la police). On distingue l'argot historique des « classes dangereuses » ; les argots de métiers (bouchers, typographes, forains) ; et surtout des procédés formels à clef, quatre grands systèmes de déformation. Le largonji fait passer la consonne initiale à la fin, remplacée par l- (jargon → largonji, en douce → en loucedé). Le louchébem — largonji des bouchers, démocratisé dans les abattoirs vers 1820 — donne son nom au procédé (boucher → loucherbem). Le javanais insère le son -av- entre consonne et voyelle (gros → gravos). Le verlan, enfin, inverse les syllabes.
Verlan et re-verlan : le code qui se renouvelle
Le procédé de l'inversion est ancien (on relève Lontou pour Toulon au début du XIXᵉ siècle, Bonbour dès 1585), mais le terme verlan — de « l'envers » — est récent : Gaston Esnault le note vers-len en 1953, le mot se répand vers 1968, et l'essor de masse date des années 1970-80 en banlieue parisienne. Exemples datés : meuf (femme, 1981), keuf (flic, 1978), beur (arabe, années 1980), ripou (pourri → policier corrompu, popularisé par le film de 1984), puis chelou (louche), relou (lourd), vénère (énervé), cimer (merci). Le fait le plus révélateur est le re-verlan : quand un mot verlanisé se banalise et que le code est percé, on le verlanise à nouveau — beur → reubeu, meuf → feumeu. C'est la preuve vivante du principe de l'argot : un mot connu de tous a perdu sa valeur de connivence, donc l'argot doit sans cesse se refaire.
Aux procédés s'ajoute, depuis les années 1980, ce que Jean-Pierre Goudaillier a nommé le « français contemporain des cités » (FCC) : un mélange de verlan, d'argot traditionnel et d'emprunts à l'arabe maghrébin, au berbère, au romani, aux langues africaines et à l'anglais. Une dizaine d'exemples datés, en marquant l'incertitude où elle règne — car beaucoup d'étymologies argotiques sont débattues, et il faut résister à la jolie histoire : mec (« chef », 1821, puis « homme quelconque », 1848 ; origine discutée) · flic (milieu XIXᵉ ; hypothèse de l'allemand Fliege « mouche » = indicateur, non assurée) · fric (1879 ; probablement de fricot « festin », débattu) · daron (« maître de maison », 1680) · thune (d'abord une pièce de cinq francs, puis l'argent) · taule (chambre, puis prison) · cambrioler (de cambriole « chambre », 1847) · bagne (de l'italien bagno « bain ») · poulet (policier ; explication populaire et anecdotique : la Préfecture installée en 1871 sur l'ancien marché aux volailles — à donner comme telle) · kiffer (de l'arabe kīf « plaisir ») · seum (de l'arabe samm « venin ») · wesh (de l'arabe dialectal wach) · chourave (voler, du romani čor-).
État de la question — Combien de mots ? Le volume introuvable
Chiffrer l'argot honnêtement est impossible, pour trois raisons structurelles. D'abord, il renouvelle vite son lexique — un mot connu perd sa valeur cryptique. Ensuite, sa frontière avec le français familier est poreuse : où finit l'argot, où commence le registre populaire ? Enfin, les argots de métier et de bande sont locaux et éphémères, mal collectés. Les grands ouvrages donnent un ordre de grandeur, pas un compte : Lorédan Larchey (Dictionnaire historique d'argot, 1878), et surtout Gaston Esnault, Dictionnaire historique des argots français (Larousse, 1965), tenu pour le meilleur. Le débat savant le plus fécond pour une séance est celui-ci : un argot connu cesse-t-il d'être argot ? Dès qu'un terme est compris de tous — ou entre au dictionnaire —, il perd sa fonction de connivence : d'où le renouvellement perpétuel, et l'accélération contemporaine par le rap et les réseaux, qui diffusent le lexique des cités tout en hâtant son obsolescence. L'argot est le seul lexique dont le succès est la mort.
Sources
- Gaston Esnault, Dictionnaire historique des argots français, Larousse, 1965
- Pierre Guiraud, L'Argot, « Que sais-je ? » nᵒ 700, PUF, 1956
- Louis-Jean Calvet, L'Argot, « Que sais-je ? », PUF, 1994
- Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités, Maisonneuve & Larose, 1997
- Ollivier Chereau, Le Jargon ou langage de l'argot réformé (~1628-1630), éd. crit. Denis Delaplace, Champion, 2008 — Gallica
- Marcel Schwob, « Le Jargon des Coquillars en 1455 », Mémoires de la Société de linguistique de Paris, 1892 ; sur le procès de Dijon
Ce que cette livraison a posé, ce que la suivante prendra
Le français n'est pas « du latin » : c'est une sédimentation dont on tient désormais la coupe. Un fonds héréditaire mince mais omniprésent dans la parole ; une double latinité savante qui gonfle le dictionnaire sans peser sur le discours ; une greffe grecque qui n'est pas une strate mais un atelier toujours ouvert ; un substrat gaulois de terroir, deux superstrats germaniques (le francique structurant, le norrois maritime), et une dizaine de strates d'emprunt déposées par le commerce, les arts, la guerre et la colonisation. Sous tout cela, un fil argumentatif pour la séance : la langue est une archive, où chaque mot date une rencontre de peuples — et où le geste savant consiste à distinguer l'origine de la voie, le fonds de l'emprunt, le fait attesté de la jolie légende.
La Livraison III — Le français québécois resserrera encore la focale sur une aventure : le fonds d'oïl transplanté en Nouvelle-France (avec le débat du « choc des patois » contre la thèse de l'unité linguistique précoce), l'influence anglaise, et surtout les apports des langues autochtones — chaque emprunt rendu à sa langue précise et nommée (innu-aimun, huron-wendat, inuktitut, ojibwé, micmac, cri…), puis les évolutions récentes liées à l'immigration.
Prolongements
- Un fil pour la séance : opposer les deux façons d'être « d'origine latine » — le mot usé par la bouche (chose) et le mot refait sur le livre (cause) — est la démonstration la plus économique du paradoxe types/occurrences. Un seul doublet au tableau, et toute la double latinité s'éclaire.
- La convention chiffrée à tenir (annoncée en Livraison I) : les nombres de strates donnés ici sont ceux du vocabulaire courant (~35 000 mots, base Walter), non du lexique entier — le préciser désarme d'avance l'objection facile. La Livraison V consolidera ce tableau des strates sous une convention unique.
- À vérifier en accès direct avant usage en cours (le TLFi/CNRTL, Gallica et les sites universitaires répondent 403 depuis l'environnement de session) : les datations de première attestation les plus sensibles (anarchie, anthropologie, sens moderne de téléphone, fauteuil 1589, marsouin) ; l'existence exacte des titres de Denise François-Geiger et d'Albert Dauzat sur l'argot (auteurs réels, titres à recoller). La règle d'or l'exige : une date invérifiable est signalée, jamais durcie.
Reliures
- Cette pièce est la deuxième d'une série de cinq. La Livraison I — Aux origines des langues l'a précédée sous la même étiquette Akadēmía ; les Livraisons III (Québec), IV (le français dans le monde) et V (synthèse et bibliographie) suivront, chacune à un réveil distinct, et se lieront ici même.
Rapport produit par Émile et Céleste (routine cloud — réponse du comptoir, module Akadēmía) le 28 juillet 2026 à 1h45. Document de fond — Akadēmía · Histoire de la langue française, Livraison II sur V : « La fabrique du français ».