La commande
Qui — emile (atlas@fastmail.ca). Quand — comptoir du Cosmos, guichet Akadēmía, le 28 juillet 2026 à 1h08. Type demandé — un document de fond (famille D), destiné à la préparation d'une séance d'enseignement universitaire (2ᵉ-3ᵉ année) sur l'histoire de la langue française. La question, telle que posée (extrait) : le français hors de ses foyers — la francophonie en 2026 (locuteurs, définitions, pays officiels, institutions), les créoles à base lexicale française et les théories de la créolisation, la place mondiale de l'anglais, et l'influence historique du français sur l'anglais depuis 1066. L'essai est demandé en cinq livraisons successives ; voici la Livraison IV — Le français dans le monde.
Reprise : de la langue à ses diasporas
Les trois premières livraisons tenaient le français comme un objet clos : sa préhistoire dans la faculté de langage et la carte des familles (I), sa fabrique lexicale du latin à l'argot (II), sa transplantation laurentienne et le laboratoire québécois (III). Cette quatrième livraison inverse la focale. Elle ne regarde plus le français par le dedans, mais par ses bords — là où il déborde la France, se démultiplie, engendre d'autres langues, et se mesure à la seule langue plus mondiale que lui, l'anglais.
Quatre dossiers la composent, et ils dessinent une trajectoire : d'abord le français comme langue vivante à l'échelle du globe — la francophonie de 2026, dont le centre de gravité a basculé en Afrique et dont les chiffres mêmes sont un champ de bataille méthodologique (§ 15) ; ensuite les créoles à base française, ces langues filles nées de la traite et de la plantation, qui posent à la linguistique l'une de ses questions les plus vives — comment naît une langue ? (§ 16) ; puis un décentrement, la place mondiale de l'anglais, sans laquelle on ne comprend ni le recul relatif du français comme langue internationale ni les angoisses qui traversent la francophonie institutionnelle (§ 17) ; enfin, le retournement historique, l'influence massive du français sur l'anglais depuis 1066 — car la langue aujourd'hui hégémonique doit près d'un tiers de son lexique à celle qu'elle éclipse (§ 18).
La discipline chiffrée des livraisons précédentes tient plus que jamais, car cette livraison est la plus exposée aux nombres contestés : pour chaque donnée variable — locuteurs francophones, anglophones, proportions lexicales — fourchette savante et chiffre pédagogique, avec l'explication de la divergence ; consensus distingué du débattu et du spéculatif ; et pour chaque mot son étymon, sa langue source, sa datation quand elle est connue. Un avertissement, d'emblée, sur le premier dossier : les chiffres de la francophonie ont changé il y a quatre mois, et tout ce qui a été écrit avant mars 2026 est aujourd'hui périmé — c'est par là qu'il faut commencer.
§ 15 · La langue démultipliéeLa francophonie en 2026 : un chiffre neuf, une géographie renversée
Le premier geste savant, ici, est de dater sa source. Longtemps le chiffre de référence fut « 300 millions de francophones », puis « 321 millions » après le rapport de 2022. Ces nombres sont désormais caducs. Le 16 mars 2026, l'Observatoire de la langue française de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a présenté à Québec la sixième édition de son rapport La langue française dans le monde, et le chiffre canonique est passé à 396 millions de locuteurs. Une séance construite sur les données d'avant mars 2026 partirait d'un état périmé du savoir : c'est le premier avertissement méthodologique à donner en cours.
396 millions de locuteurs dans le monde (contre 321 M en 2022). 4ᵉ langue la plus parlée de la planète — derrière l'anglais, le chinois et l'espagnol, devant l'arabe standard (elle était 5ᵉ en 2022). ≈ 65 % des locuteurs vivent en Afrique. 2ᵉ langue étrangère la plus apprise ; 4ᵉ langue de l'Internet ; 3ᵉ langue des affaires. Environ 29 États l'ont pour langue officielle ou co-officielle.
Mais ce chiffre de 396 millions ne se prend pas au comptant, et c'est ici que la matière devient proprement universitaire. Le bond de +75 millions en quatre ans ne traduit pas une croissance réelle soudaine. Il tient pour l'essentiel à un changement de méthode de comptage : l'Observatoire intègre désormais dans le total les enfants de 6 à 9 ans scolarisés en français dans les pays où le français est langue officielle, co-officielle ou langue principale d'enseignement. L'OIF elle-même prévient que « toute comparaison avec les cinq rapports précédents serait hasardeuse ». Un chiffre en hausse peut donc mesurer moins une réalité qui grandit qu'un périmètre qu'on élargit — leçon générale de statistique linguistique, dont c'est un cas d'école.
État de la question — Deux observatoires, deux totaux
Le total « officiel » n'est pas unique. Deux institutions comptent la même population avec des méthodes distinctes. L'OIF / Observatoire de la langue française avance 396 millions (2026). L'ODSEF — Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone, à l'Université Laval — via sa plateforme Francoscope et les travaux de Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff, estime plutôt 348 millions de francophones en 2025. L'écart de près de 50 millions ne vient pas d'une erreur mais des définitions retenues (maîtrise réelle ? capacité déclarée ? enfants scolarisés en français comptés ou non ?), des dates des données mobilisées et de leur traitement. La presse a nommé la tension : L'actualité a titré sur « la tentation de jouer avec les chiffres ». Pour un cours, c'est le paradigme du fait que « combien de locuteurs ? » n'est jamais une question purement empirique — elle est d'abord une question de définition.
Il faut donc manier trois nombres, et ne jamais les confondre. Le total de 396 millions (ou 348 selon l'ODSEF) désigne les locuteurs — capables de s'exprimer en français, langue première, seconde ou d'usage courant. À part se comptent les apprenants, et là encore un piège : le chiffre de ≈ 51 millions vise les apprenants de français langue étrangère au sens strict, tandis que le chiffre de ≈ 170 millions, mis en avant par le rapport 2026, additionne tous ceux qui « apprennent le français ou apprennent en français » — soit langue étrangère, langue seconde et scolarisation en français réunies. Le passage de 51 à 170 millions ne mesure pas une explosion des effectifs : il mesure un élargissement du compte. Chiffre pédagogique utilisable en cours : « environ 400 millions de locuteurs, dont les deux tiers en Afrique, et de l'ordre de 50 millions d'apprenants de français langue étrangère » — en précisant que cet arrondi confortable masque justement les débats de méthode qui font le prix de la question.
La transformation la plus profonde n'est pas dans le total mais dans la géographie. Le centre de gravité de la langue a quitté l'Europe. Environ 65 % des locuteurs de français vivent aujourd'hui en Afrique (contre 62 % en 2022), et les projections placent près de 9 francophones sur 10 en Afrique en 2050. Les plus gros contingents ne sont plus la France mais la République démocratique du Congo, la Côte d'Ivoire, le Cameroun, le Sénégal. Le français est en train de devenir, en nombre, une langue africaine — fait démographique cardinal qui commande toute réflexion sur son avenir.
Les projections 2050, et pourquoi s'en méfier
Le rapport 2026 projette 590 millions de francophones en 2050, révisant à la baisse une projection antérieure fameuse de ~715 millions (soit ~8 % de la population mondiale) qui circulait depuis les travaux liés à l'OIF. Cette révision est saine : l'ancienne projection avait été critiquée pour avoir assimilé « population des pays où le français est officiel » à « francophones réels » — une équation trop généreuse. Mais même révisé, le chiffre reste spéculatif : il repose entièrement sur deux hypothèses — la croissance démographique de l'Afrique subsaharienne, et le maintien de la scolarisation en français dans ces pays. La seconde est aujourd'hui fragilisée (voir le décrochage sahélien ci-dessous). À porter en cours comme l'exemple type de la projection linguistique : mathématiquement dérivée d'une projection démographique, elle hérite de toutes les incertitudes de celle-ci, et en ajoute une — le comportement linguistique futur, qui ne se déduit d'aucune courbe de population.
Cette dépendance africaine a un revers politique, entré dans l'actualité de la langue en mars 2025. Entre le 17 et le 18 mars 2025, le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont annoncé successivement leur retrait de l'OIF. Les trois régimes issus de coups d'État (Mali 2020, Burkina 2022, Niger 2023) rompent avec une organisation jugée héritée de la tutelle coloniale ; le Mali était déjà allé plus loin en rétrogradant le français, dans sa constitution de 2023, du statut de langue officielle à celui de simple « langue de travail ». La distinction est décisive et doit être martelée en cours : il s'agit d'une rupture politique — une sortie d'organisation et un déclassement statutaire — et non d'une disparition linguistique. Le français reste, pour l'heure, massivement pratiqué dans ces trois pays. Mais l'épisode montre que le lien entre une langue et l'institution qui la porte n'a rien de mécanique, et que la géographie même de la francophonie officielle peut se rétracter.
Reste l'armature institutionnelle, qu'une séance doit pouvoir nommer sans hésiter. L'OIF est née le 20 mars 1970 à Niamey, sous le nom d'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), portée par quatre pères fondateurs — Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge) ; le 20 mars est resté la Journée internationale de la francophonie. L'Agence est devenue Agence intergouvernementale de la Francophonie (1998) puis Organisation internationale de la Francophonie (2005). Elle réunissait, au Sommet de 2024, 88 États et gouvernements (54 membres, 7 associés, 27 observateurs) — total antérieur au retrait sahélien. Sa secrétaire générale est la Rwandaise Louise Mushikiwabo, élue à Erevan (2018), reconduite à Djerba (2022), en mandat jusqu'à fin 2026. Le dernier Sommet s'est tenu à Villers-Cotterêts et Paris les 4-5 octobre 2024 (« Créer, innover, entreprendre en français ») ; le prochain est attendu au Cambodge, les 15-16 novembre 2026. Autour de l'OIF gravitent quatre opérateurs — l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF, 1989, plus d'un millier d'établissements dans quelque 119 pays), TV5Monde, l'AIMF (maires francophones) et l'Université Senghor d'Alexandrie — et l'Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF). Enfin, symbole matériel du renouveau institutionnel : la Cité internationale de la langue française, inaugurée par Emmanuel Macron le 30 octobre 2023 au château de Villers-Cotterêts — précisément là où François Iᵉʳ signa en 1539 l'ordonnance imposant le français aux actes juridiques. La boucle historique est trop belle pour ne pas la relever en cours : la langue revient célébrer sa naissance administrative sur le lieu même de son premier décret.
Comment nous le savons
Les chiffres de cette section proviennent du rapport OIF 2026 (présenté le 16 mars 2026), recoupé par une citation directe de la secrétaire générale de l'OIF, par la presse francophone (Francopresse, Le Petit Journal, ministère français des Affaires étrangères) et par les données concurrentes de l'ODSEF-Laval (Francoscope, note Marcoux-Richard-Wolff 2025). Le total de 348 M (ODSEF) et celui de 396 M (OIF) sont donnés côte à côte, non arbitrés. Ce qui reste sur triangulation de sources secondaires : la ventilation exacte quotidiens/occasionnels du total 2026 (l'équivalent des « 255 M quotidiens » de 2022) n'a pu être confirmée à la source primaire — le rapport officiel étant, à l'heure de la rédaction, inaccessible depuis notre environnement. La liste précise des pays à français langue officielle unique après la sortie sahélienne est donnée comme ordre de grandeur (~13 sur ~29) et à contre-vérifier au cas par cas.
Sources
- OIF, « La langue française dans le monde 2026 » — Observatoire de la langue française, 16 mars 2026.
- « Francophonie : 396 millions de locuteurs, une croissance portée par l'Afrique » — Francopresse, 17 mars 2026.
- ODSEF, « 348 millions de francophones en 2025 » — Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone, Université Laval.
- « Francophonie : la tentation de jouer avec les chiffres » — L'actualité.
- « Burkina, Mali, Niger quittent la Francophonie : rupture politique, continuité linguistique » — The Conversation, mars 2025.
- OIF, « Une histoire de la Francophonie » — sur la fondation de Niamey (1970) et les institutions.
- Élysée, « Inauguration de la Cité internationale de la langue française » — 30 octobre 2023.
§ 16 · Les langues fillesLes créoles français, ou comment naît une langue
Aucun dossier de cette livraison ne porte une charge théorique plus lourde que celui-ci. Les créoles à base lexicale française ne sont pas des « français déformés » ni des patois : ce sont des langues à part entière, dotées de leur grammaire, nées en un ou deux siècles dans les sociétés de plantation de la traite atlantique et de la colonisation des îles. Elles offrent à la linguistique un objet presque expérimental — la naissance d'une langue observable dans l'histoire documentée — et c'est pourquoi la question de leur genèse a nourri l'un des débats les plus vifs de la discipline. Il faut l'exposer comme débat, en nommant les écoles.
Qu'est-ce qu'un créole ?
Un créole est une langue née d'un contact abrupt et massif entre populations sans langue commune — typiquement, dans une colonie de plantation, entre les colons européens (qui fournissent le lexificateur, ici le français) et des populations déportées parlant des langues diverses (le substrat, ici surtout des langues d'Afrique de l'Ouest). Le vocabulaire vient à ~80-90 % du lexificateur ; la grammaire, elle, est neuve — ni celle du français, ni celle d'une langue africaine unique. Le terme technique « base lexicale française » dit exactement cela : c'est le stock des mots qui est français, non la structure. Distinguer lexificateur et substrat est le préalable à toute discussion de genèse — c'est sur le poids respectif de l'un et de l'autre que les écoles s'affrontent.
État de la question — Comment naît un créole : les écoles en présence
Le clivage fondateur oppose les substratistes — la grammaire créole prolongerait les langues africaines, le français ne donnant que les mots (pour Haïti, Suzanne Comhaire-Sylvain, Le créole haïtien, 1936) — aux superstratistes — le créole prolongerait le français colonial, dialectal et populaire, restructuré (Jules Faine, Philologie créole, 1937, qui rattachait le créole haïtien aux dialectes normands). Les deux positions extrêmes sont aujourd'hui tenues pour dépassées. Robert Chaudenson (créoles de l'océan Indien) propose un modèle graduel et socio-historique : la créolisation se fait par étapes, de la « société d'habitation » (colons et esclaves mêlés, contact direct avec le français) à la « société de plantation » (afflux massif, les nouveaux venus ne visant plus le français mais le produit langagier de la première phase) — sans rupture brutale, par approfondissement et appropriation successifs (Des îles, des hommes, des langues, 1992). À l'opposé de l'échiquier, Derek Bickerton défend l'hypothèse du bioprogramme (Roots of Language, 1981) : ce sont les enfants qui, recevant un pidgin instable, mobilisent une capacité linguistique innée et universelle pour en faire une langue à grammaire pleine — d'où les similitudes entre créoles du monde entier. Claire Lefebvre (Creole Genesis and the Acquisition of Grammar, 1998) soutient une relexification par des adultes : le créole haïtien aurait le lexique français plaqué sur la grammaire du fongbe (Bénin). Salikoko Mufwene enfin propose un cadre écologique (The Ecology of Language Evolution, 2001) et un « principe du fondateur » — les populations coloniales initiales ont pesé plus que les vagues ultérieures.
Sur ce champ, un géologue des idées relèverait plusieurs strates, et il faut dire ce qui fait consensus et ce qui ne le fait pas. Consensus aujourd'hui : aucune explication mono-causale ne suffit — ni le tout-substrat, ni le tout-superstrat ; le contexte socio-historique de la plantation est déterminant ; il faut croiser apport français, apport africain et mécanismes de restructuration. Débattu : le rôle respectif des enfants (Bickerton) et des adultes (Lefebvre, Chaudenson) dans la genèse ; le degré de spécificité typologique des créoles. C'est ce dernier point qui a produit la controverse la plus chargée.
Contrepoint — « L'exceptionnalisme créole », un mythe dangereux
La thèse dominante fut longtemps que les créoles forment une classe typologique à part — des langues « jeunes », « simples », « intermédiaires » entre pidgin et langue pleine. Michel DeGraff (linguiste au MIT, natif d'Haïti) a retourné l'argument en accusation. Dans Against Creole Exceptionalism (revue Language, 2003-2004) puis « Linguists' Most Dangerous Myth » (2005), il soutient que les créoles sont des langues normales, nées de processus de changement linguistique ordinaires activés par un contexte de contact extraordinaire — et que la doctrine inverse, celle de l'« exceptionnalisme », est solidaire des théories raciales de l'ère coloniale : tenir le créole pour une combinaison « squelettique » d'autres langues reconduit, sous couvert de typologie, le mépris qui servit d'apologie à l'esclavage. La dimension idéologique de sa critique fait aujourd'hui un consensus croissant ; le versant strictement typologique (« aucune spécificité créole ») reste, lui, débattu — John McWhorter défendant à l'inverse l'existence d'un « prototype créole ». À porter en cours comme le cas exemplaire où une thèse de linguistique descriptive est inséparable d'un enjeu politique et éthique.
Reste la géographie, qu'une carte mentale doit fixer. Le plus grand des créoles français est le créole haïtien (kreyòl) : ~12 millions de locuteurs, co-officiel avec le français depuis la Constitution de 1987, lexique à ~90 % français du XVIIIᵉ siècle sur substrat gbe (fon, éwé). Viennent les créoles antillais de Guadeloupe et de Martinique (continuum d'environ 1,2 million de locuteurs, langues régionales de France), les créoles de Sainte-Lucie et de la Dominique (îles anglophones), le créole guyanais (~50 000 locuteurs). Dans l'océan Indien, le groupe « bourbonnais » réunit le réunionnais (~560 000 locuteurs, le plus proche du français par contact continu avec la métropole), le mauricien (morisien, langue véhiculaire de Maurice, plus d'un million de locuteurs), le seychellois (seselwa, l'une des trois langues officielles des Seychelles) et le rodriguais. Réserve de méthode systématique : ces chiffres sont des ordres de grandeur, souvent datés (le « 560 000 » réunionnais remonte à un relevé de 1987) — à donner en fourchette et non au comptant.
Kouri-Vini n'est pas le cadien : une confusion à défaire
Le cas louisianais mérite un arrêt, car il condense une erreur fréquente. Deux variétés distinctes coexistent en Louisiane. Le français cadien (cajun, de « acadien ») est un dialecte du français : sa grammaire est française. Il fut apporté par les Acadiens déportés lors du Grand Dérangement — quelque 3 000 arrivés en Louisiane du Sud entre 1764 et 1785. Le créole louisianais (Kouri-Vini), lui, est une langue créole distincte : lexique français, mais grammaire, structures et système propres, né durant la période coloniale. Les deux sont aujourd'hui très menacés (le kouri-vini compte de l'ordre de 6 000 à 10 000 locuteurs). Depuis les années 2010, les militants ont promu le nom Kouri-Vini précisément pour lever la confusion avec le français cadien. La leçon pour un cours : « créole à base française » et « dialecte du français » ne sont pas synonymes — la différence n'est pas de degré (un français « plus abîmé ») mais de nature (une autre langue).
Il faut enfin montrer la lettre de la créolisation, par où elle se donne à voir dans les mots. Le trait le plus spectaculaire du créole haïtien est l'agglutination de l'article : le déterminant français (le, la, les, du, de l'), ayant perdu sa fonction grammaticale, s'est soudé au radical et fait désormais partie du mot. Le mécanisme est particulièrement net avec les mots à initiale vocalique précédés du pluriel les, dont le -s se prononce /z/ en liaison : les oiseaux [lezwazo] a été réanalysé en zwazo « oiseau ». Le créole a ensuite développé ses propres déterminants, cette fois postposés (tab-la « la table », peyi-a « le pays », pluriel -yo). C'est un renversement complet de l'architecture grammaticale française, opéré sur sa propre matière lexicale — la créolisation prise en flagrant délit.
L'agglutination de l'article en créole haïtien
| Mot créole | Étymon français | Sens | Mécanisme |
|---|---|---|---|
| diri | du riz | riz | partitif du- soudé |
| dlo | de l'eau | eau | partitif de l'- soudé |
| zwazo | les oiseaux | oiseau | pluriel les- (/z/ de liaison) |
| zye | les yeux | œil | pluriel les- (/z/) |
| zanmi | les amis | ami | pluriel les- (/z/) |
| lanmè | la mer | mer | article la- soudé |
| latè | la terre | terre | article la- soudé |
| timoun | petit monde | enfant | composé soudé (ti < petit + moun < monde) |
Deux prudences, pour ne pas surjouer la netteté du phénomène. Le radical kay de lakay (« maison, chez-soi ») a une origine débattue — on l'a rattaché tantôt à la case, tantôt à carré, tantôt à un étymon amérindien ou portugais transitant par case ; il ne faut pas trancher. Et moun « personne, gens » (< monde) comme mwen « moi » (< moi) sont d'étymons consensuels dans la littérature créoliste, mais je ne les ai pas remontés à une source primaire — à contre-vérifier avant tout usage en citation. La règle d'or vaut ici comme ailleurs : mieux vaut avouer le point douteux que lisser la démonstration.
Sources
- Robert Chaudenson, Des îles, des hommes, des langues, L'Harmattan, 1992
- Michel DeGraff, « Against Creole Exceptionalism (redux) », Language 80, 2004
- Claire Lefebvre, Creole Genesis and the Acquisition of Grammar: The Case of Haitian Creole, Cambridge UP, 1998
- Salikoko Mufwene, The Ecology of Language Evolution, Cambridge UP, 2001
- Constitution d'Haïti de 1987, art. 5 (statut co-officiel du créole)
- Ministère de la Culture (France), « Les créoles à base française », Langues et cité nº 5
- The Historic New Orleans Collection, « What's the difference between Cajun and Creole? »
§ 17 · La langue-mondeLa place de l'anglais, ou la mesure d'un déséquilibre
On ne comprend pas la position du français sans lui opposer la seule langue plus mondiale que lui. L'anglais est aujourd'hui la première langue de l'humanité — non par le nombre de ceux qui la reçoivent au berceau, mais par le nombre total de ceux qui la parlent. Cette précision est le cœur de la section, et elle inverse l'intuition.
≈ 1,5 milliard de locuteurs au total (fourchette des restitutions : 1,515 à 1,53 Md) — 1ʳᵉ langue mondiale toutes catégories confondues. Dont seulement ≈ 380 millions de locuteurs natifs (L1) et ≈ 1,1 milliard de locuteurs de langue seconde (L2). Soit ≈ 19 % de l'humanité, et surtout : environ un locuteur sur quatre seulement est natif. À comparer aux ~400 millions du français — un rapport de l'ordre de 4 à 5 pour 1.
Le trait distinctif est donc là : l'anglais est la seule grande langue dont les non-natifs écrasent en nombre les natifs — l'inverse du chinois (massivement natif) ou de l'espagnol. Cela fait de l'anglais moins une langue maternelle mondiale qu'une langue de contact, apprise et utilisée entre gens dont ce n'est pas la première langue — statut qui aura des conséquences théoriques (voir plus bas la lingua franca). Mais ce chiffre appelle la même prudence de méthode que la francophonie.
Pourquoi « 1,1 milliard de L2 » est le chiffre le plus mou de tout l'essai
Le total des locuteurs de langue seconde de l'anglais est l'estimation la plus fragile de cette livraison — plus encore que les francophones — et pour une raison de principe : le seuil de compétence est arbitraire. Aucune définition universelle ne dit à partir de quel niveau on « parle » l'anglais. Compte-t-on celui qui échange trois phrases utilitaires à un comptoir d'hôtel ? Celui qui lit sans parler ? Celui qui atteint le niveau B1 du Cadre européen ? Selon le seuil retenu, la population L2 oscille de ~600 millions à plus de 1,5 milliard. S'ajoutent deux flous : des données auto-déclarées et hétérogènes (recensements aux questions différentes), et un continuum natif/non-natif poreux dans les pays du « cercle externe » (Inde, Nigeria), où l'anglais est langue institutionnelle depuis l'enfance. Leçon transférable pour un cours : plus une langue est mondiale, plus son décompte est incertain, parce que ses marges — ceux qui la parlent « un peu » — deviennent démographiquement énormes.
Combien de pays ? Là encore, une fourchette, et pour une raison instructive : de jure contre de facto. Selon qu'on retient le statut inscrit dans la loi ou la langue réellement dominante dans l'usage, l'anglais est officiel dans ≈ 57 à 67 États (auxquels s'ajoutent quelque 28 territoires non souverains). Le cas le plus éloquent est celui des deux plus grandes puissances anglophones : ni le Royaume-Uni ni, jusqu'à tout récemment, les États-Unis n'avaient d'anglais « officiel » au niveau national. Le berceau de la langue et sa première puissance fonctionnaient de facto.
1ᵉʳ mars 2025 — par le décret présidentiel Executive Order 14224, les États-Unis désignent l'anglais langue officielle du pays pour la première fois de leur histoire (près de 250 ans après leur fondation ; des États fédérés l'avaient fait chacun de leur côté, mais toutes les tentatives fédérales antérieures avaient échoué). Conséquence méthodologique concrète : un décompte des pays anglophones de jure établi en 2024 et un établi en 2025 ne rangent pas les États-Unis de la même façon. La donnée doit être datée.
Le poids démographique se concentre, comme pour le français, dans l'ancien empire : l'Afrique anglophone — le Nigeria en tête (plus de 200 millions d'habitants), Ghana, Kenya, Afrique du Sud, Ouganda — et l'Asie du Sud — l'Inde, où l'anglais est langue officielle associée de l'Union et pèse à elle seule des centaines de millions de locuteurs L2. C'est cette géographie héritée qu'il faut maintenant expliquer par l'histoire, en quatre temps.
Le premier vecteur fut impérial. L'expansion coloniale britannique, du XVIIᵉ siècle (Amérique du Nord) à son apogée du début du XXᵉ, a implanté l'anglais sur tous les continents. Vers 1920-1922, l'Empire britannique couvrait environ un quart des terres émergées (quelque 33 à 35 millions de km²) et gouvernait environ un quart de l'humanité de l'époque (de l'ordre de 410 à 460 millions de personnes) — le plus vaste empire de l'histoire, the empire on which the sun never sets. La carte anglophone actuelle est d'abord le fossile de cette domination territoriale.
Le deuxième temps est le basculement vers l'hégémonie américaine, au XXᵉ siècle et surtout après 1945. L'anglais cesse d'être porté par un empire territorial pour l'être par une puissance économique, militaire et culturelle : Bretton Woods (1944) et l'architecture financière du dollar, le plan Marshall (1947-1952), l'OTAN, puis la puissance de masse de Hollywood, de la musique populaire et de la science. La langue de l'aspiration mondiale change de porteur sans changer de nom.
On croit volontiers l'anglais éternellement langue de la science. C'est faux, et l'oubli est révélateur. Avant 1914, l'allemand dominait de larges pans de la recherche — la chimie, la physique, une part des mathématiques —, le français tenant l'autre moitié. Trois chocs ont tout renversé : les deux guerres mondiales et le boycott de la science allemande dans l'entre-deux-guerres ; l'émigration des savants d'Europe centrale vers les États-Unis ; enfin la domination d'après-guerre des institutions et des revues américaines. Résultat mesurable aujourd'hui : de l'ordre de 90 % des documents indexés dans Scopus sont en anglais. Ce que cela dit à une séance sur le français : la place d'une langue dans la science n'est pas une propriété de la langue, c'est un rapport de force historique — et il a déjà basculé une fois, de l'allemand vers l'anglais, en une génération.
Le quatrième temps est numérique : informatique, Internet, plateformes mondiales. L'anglais reste la langue par défaut du code et du web — de l'ordre de 49 à 54 % des sites dont la langue est identifiée, soit environ le double de n'importe quelle autre, alors que les anglophones ne forment qu'un quart des internautes. Réserve de méthode importante : cette mesure (source W3Techs) compte des sites, non des usages réels (applications, réseaux sociaux, messageries) ; elle surestime probablement l'anglais, et le français y figure autour de 4,6 % — juste derrière l'espagnol et l'allemand. L'asymétrie n'en reste pas moins le signe d'un statut de langue-pivot.
Ce parcours a produit ses propres théories, qu'une séance de niveau universitaire doit nommer. Braj Kachru, en 1985, propose le modèle des trois cercles (inner / outer / expanding) : le cercle interne des pays où l'anglais est langue première (Royaume-Uni, États-Unis, Australie…), le cercle externe des pays où il est institutionnalisé par héritage colonial (Inde, Nigeria, Singapour), le cercle en expansion où il est langue étrangère apprise sans statut historique (Chine, Europe continentale). Le modèle est fondateur — et critiqué : ses frontières sont floues, et il installe une hiérarchie implicite entre variétés « légitimes » (celles du centre) et « périphériques ». De là est né, au tournant des années 2000, le champ de l'anglais comme lingua franca (Jennifer Jenkins, Barbara Seidlhofer et le corpus VOICE de Vienne) : dans les échanges entre non-natifs — la majorité des usages de l'anglais aujourd'hui —, le critère n'est plus la conformité à la norme native, mais l'efficacité communicative. La langue appartient désormais davantage à ceux qui l'ont apprise qu'à ceux qui l'ont héritée.
Contrepoint — L'anglais mondial est-il une conquête ou une domination ?
Le récit paisible d'une langue « choisie » parce que « pratique » a son objection frontale, et il faut la prendre au sérieux. Robert Phillipson, dans Linguistic Imperialism (Oxford University Press, 1992), soutient que la domination de l'anglais n'a rien de spontané : elle est activement construite et entretenue par des structures et des politiques — le British Council, l'industrie mondiale de l'enseignement de l'anglais, l'aide au développement conditionnée — qui reproduisent une inégalité entre l'anglais et les autres langues. Il forge, d'après Tove Skutnabb-Kangas, le concept de linguicism (linguicisme) : les idéologies et pratiques qui légitiment « une division inégale du pouvoir et des ressources entre groupes définis par la langue ». Le versant français de cette critique lui est même antérieur : Louis-Jean Calvet, dans Linguistique et colonialisme : petit traité de glottophagie (1974), décrivait déjà la glottophagie — le processus par lequel une langue dominante « dévore » les langues dominées. On n'est pas tenu d'adhérer à la thèse la plus forte de Phillipson ; on ne peut pas enseigner la mondialisation de l'anglais sans elle. (La paternité exacte du terme « glottophagie » à Calvet 1974 est à confirmer en source directe.)
Un fait, pour clore, condense tout le mouvement du siècle. Jusqu'au début du XXᵉ siècle, le français fut la langue de la diplomatie européenne — les traités s'y rédigeaient, de Louis XIV à la Belle Époque. Le Traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, fut le premier grand traité rédigé en français et en anglais, à parité — sur l'insistance des délégations anglo-saxonnes, la puissance américaine de Wilson montant en scène. Ce jour-là, symboliquement, le français a cessé d'être la langue internationale pour n'en être plus qu'une. Le reste du siècle a creusé l'écart. Le rapport de 4 à 5 pour 1 avec lequel nous avons ouvert cette section est le solde, un siècle plus tard, de cette bascule commencée dans la galerie des Glaces.
Comment nous le savons
Les chiffres de locuteurs viennent d'Ethnologue, 27ᵉ édition (2024, SIL International), donnés en arrondis parce que les restitutions secondaires varient sur les décimales (1,515 vs 1,53 Md). Le décret américain (EO 14224, 1ᵉʳ mars 2025) est établi (Washington Post, département de la Justice). Le modèle de Kachru (1985) et Linguistic Imperialism de Phillipson (1992) sont référencés à leur publication. Ce qui reste à contre-vérifier en source directe : les estimations chiffrées par cercle de Kachru (restituées via Crystal, non le texte de 1985) ; la part exacte de l'anglais dans Scopus (~90 %, convergent mais restitué) ; la datation de la standardisation de l'anglais aéronautique (OACI) ; l'attribution de « glottophagie » à Calvet 1974. Aucune de ces réserves n'affecte la thèse d'ensemble — le déséquilibre est massif et documenté —, mais chacune sera figée en accès direct avant usage en cours.
Sources
- Ethnologue, Languages of the World, 27ᵉ édition (2024), SIL International — locuteurs L1 / L2 / total.
- « Trump signs executive order designating English as the official language » (Executive Order 14224) — The Washington Post, 1ᵉʳ mars 2025.
- Braj B. Kachru, « Standards, codification and sociolinguistic realism », in R. Quirk & H. Widdowson (dir.), English in the World, Cambridge UP, 1985 — le modèle des trois cercles.
- Robert Phillipson, Linguistic Imperialism, Oxford University Press, 1992.
- Barbara Seidlhofer, « English as a lingua franca », ELT Journal 59/4, 2005.
- Vera-Baceta, Thelwall & Kousha, « Web of Science and Scopus language coverage », 2019 — la domination de l'anglais dans l'édition scientifique.
- The National Archives (UK), The Treaty of Versailles (texte bilingue français/anglais, 1919).
§ 18 · Le retour du refouléCe que l'anglais doit au français : mille ans d'emprunt
La livraison se referme sur son plus beau retournement. La langue aujourd'hui hégémonique, celle qui « dévore » selon Calvet, est elle-même le produit de la plus massive absorption lexicale qu'une grande langue européenne ait subie — et sa source principale fut le français. L'anglais moderne doit à peu près la moitié de son dictionnaire au français et au latin. Comprendre comment est un chapitre d'histoire sociale autant que linguistique.
Tout commence le 14 octobre 1066, à Hastings : Guillaume, duc de Normandie, l'emporte. Pendant près de trois siècles, l'anglo-normand — variété septentrionale de l'ancien français — devient la langue de la cour, du gouvernement, de la haute aristocratie et, via le Law French, de la justice. L'anglais n'est pas détruit ; il est décapité de son prestige : réduit au vernaculaire des classes populaires, il perd son statut de langue écrite. Trois bornes jalonnent le reflux du français : 1204, la perte de la Normandie continentale, qui coupe les élites anglaises de leurs terres françaises et isole l'anglo-normand ; 1362, le Statute of Pleading, qui rétablit l'anglais dans les tribunaux — au motif, dit l'acte, que le français « est largement inconnu du commun » (l'acte lui-même, ironie parfaite, fut rédigé en français) ; puis le XIVᵉ-XVᵉ siècle, où l'anglais reconquiert l'écrit — Chaucer — mais massivement relexifié.
Le contresens à défaire : 1066 n'a pas tout changé d'un coup
L'image d'un raz-de-marée français dès 1066 est fausse, et la vérité est plus intéressante. Les études de datation (Baugh & Cable) montrent que le siècle qui suit immédiatement la Conquête n'apporte presque aucun emprunt : la cour parle français, le peuple parle anglais, les deux mondes se côtoient sans beaucoup se mêler lexicalement. L'afflux véritable vient plus tard, entre 1250 et 1400 — c'est-à-dire après la perte de la Normandie (1204). Pourquoi ? Parce que c'est alors que les élites bilingues, coupées de la France, repassent à l'anglais — et y transfèrent en masse le vocabulaire français de leur vie administrative, judiciaire, savante et raffinée. L'emprunt massif n'est donc pas l'effet de la domination française, mais de son reflux : on emprunte le plus non pas quand l'autre langue règne, mais quand on l'abandonne en gardant ses mots. Total sur la période du moyen anglais : un peu plus de 10 000 mots, dont environ 75 % sont encore en usage.
Ces emprunts se laissent ranger en trois strates datées. La première (anglo-normand, XIᵉ-XIIIᵉ s.) porte la marque phonétique normande, et elle a laissé dans l'anglais une curiosité que tout cours devrait montrer : les doublets w-/g-. Le normand a gardé le [w] germanique là où le français central l'a fait passer à [g] ; l'anglais, ayant emprunté aux deux dialectes à des moments différents, possède les deux formes du même mot, souvent avec des sens spécialisés.
Les doublets normand / français central en anglais
| Forme normande (w-) | Forme française centrale (g-) | Sens partagé à l'origine |
|---|---|---|
| warden | guardian | gardien |
| warranty / warrant | guarantee | garantie |
| ward | guard | garde |
| reward | regard | égard, récompense |
| wile | guile | ruse |
| war (< normand werre) | (français guerre) | guerre |
La deuxième strate (français central, XIIIᵉ-XVᵉ s.) fournit le gros du contingent : le vocabulaire du droit, du gouvernement, de la religion, de l'armée, de la table et du raffinement. La troisième (emprunts modernes, Renaissance au XXᵉ s.) ajoute une couche de prestige social gardant souvent graphie et prononciation françaises — ballet, cuisine, genre, café, bourgeois, chic, entrepreneur, rendez-vous, façade, laissez-faire, déjà-vu. Ici, un français emprunté non par nécessité mais par distinction : la marque d'un certain chic, précisément.
De cette stratification sociale est né le phénomène le plus célèbre, et il faut le donner — mais critiqué. L'animal élevé par le paysan saxon garde son nom germanique ; la viande servie à la table normande prend un nom français.
L'animal saxon, la viande normande
| Animal (vieil-anglais) | Viande servie (français) | Étymon français |
|---|---|---|
| ox / cow / calf | beef / veal | a.fr. buef, veel |
| swine / pig | pork | a.fr. porc |
| sheep | mutton | a.fr. moton (v. 1300 en anglais) |
| deer | venison | a.fr. veneison |
La belle histoire, et ce qu'en dit la règle d'or
Cette opposition est popularisée par un texte littéraire précis : Walter Scott, Ivanhoe (1819), chapitre premier, dans le dialogue entre le bouffon Wamba et le porcher Gurth — « le porc devient français quand il est porté au château pour le festin des nobles ». La formule est si juste qu'elle est passée dans tous les manuels. Mais la probité oblige à un correctif : la répartition nette animal-germanique / viande-française ne s'est stabilisée qu'à l'époque moderne. Durant tout le Moyen Âge, beef et mutton ont aussi désigné l'animal vivant ; la division systématique dès 1066 est une reconstruction romantique du XIXᵉ siècle, celle de Scott lui-même. Le contraste social est réel comme résultat lexical ; il est faux comme mécanisme immédiat. C'est un cas d'école du geste critique : une anecdote peut être vraie dans sa leçon et fausse dans sa chronologie — et le travail savant consiste précisément à tenir les deux.
Le même clivage social a laissé, hors du boucher, des paires de registre où le mot germanique est familier et le mot français plus soutenu : ask / demand, help / aid, wish / desire, freedom / liberty, begin / commence, house / mansion. Et parfois un triplet — germanique, français, latin — qui monte en dignité à chaque marche : kingly / royal / regal ; ask / question / interrogate ; fire / flame / conflagration. L'anglais a hérité d'une échelle stylistique intégrée à son lexique : choisir un synonyme, en anglais, c'est souvent choisir une classe sociale d'origine.
Reste le chiffre, et c'est le plus contesté de la livraison — à manier avec la double approche exigée par la commande.
État de la question — Quelle proportion du lexique anglais est d'origine française ?
La référence de comptage est Finkenstaedt & Wolff, Ordered Profusion (1973), relevé informatisé de l'origine d'environ 80 000 mots du Shorter Oxford Dictionary. Répartition classiquement citée : français ≈ 28,3 %, latin ≈ 28,2 %, germanique ≈ 25 %, grec ≈ 5,3 %, le reste se partageant entre noms propres, origines inconnues et langues diverses. Français et latin combinés ≈ 56 % — d'où le chiffre pédagogique souvent arrondi à « près de 60 % » ou « trois cinquièmes » de mots d'origine latino-française. Mais l'arrondi sacrifie l'essentiel, et voici le point vraiment savant : ce pourcentage vaut pour le dictionnaire (le stock des mots-types), non pour la langue parlée. Sur les 100 mots les plus fréquents de l'anglais réel, la quasi-totalité sont germaniques ; le premier mot d'origine française n'apparaît qu'au rang ~76 (number). Toute la machinerie de la phrase — pronoms, prépositions, auxiliaires, conjonctions — et le vocabulaire du corps, de la famille, du temps qu'il fait, reste vieil-anglais. Les deux affirmations sont vraies parce qu'elles ne mesurent pas la même chose : comptée sur ses types (dictionnaire), la langue paraît romane à ~56 % ; comptée sur ses occurrences (usage), elle reste germanique à sa racine. Le français a fourni l'étendue et les registres élevés ; le germanique a gardé le cœur à haute fréquence. C'est exactement le couple types/occurrences déjà rencontré à la Livraison II sur la double latinité — la même leçon de méthode, changée d'objet.
Quelques exemples datés, pour finir, rangés par domaine — car c'est dans ses domaines d'entrée qu'un emprunt dit son histoire sociale. Droit et justice : justice (v. 1200), court (v. 1200), jury (début XIVᵉ s., a.fr. juree), attorney (début XIVᵉ s., a.fr. atorné), verdict (années 1530, a.fr. voirdit, « vrai dit »). Gouvernement : parliament (v. 1250-1300, a.fr. parlement, « entretien »), government (fin XIVᵉ s.), sovereign (début XIVᵉ s.), council, reign, realm, crown, prince. Guerre : war (< normand werre, XIIᵉ s.), army, soldier, battle, siege, guard, castle, peace. Table et raffinement : la strate carnée déjà vue, plus dinner, feast, sauce, roast ; puis la couche moderne du goût — ballet, genre, cuisine, façade. Un dictionnaire anglais est, à le lire ainsi, une archive de la Conquête et de ses suites : l'ossature saxonne, la chair administrative et polie venue de France, l'ornement latin de la Renaissance. La langue qui domine aujourd'hui le monde porte dans son lexique la mémoire du jour où elle fut, elle aussi, une langue dominée.
Comment nous le savons
Les datations et étymons viennent des dictionnaires étymologiques (etymonline, recoupé avec le Wiktionary et, pour les strates, la synthèse de Baugh & Cable, A History of the English Language). Les pourcentages de Finkenstaedt & Wolff (1973) sont ceux constamment repris par la littérature secondaire ; ce qui reste à contre-vérifier en source imprimée : les décimales exactes du relevé (28,3 / 28,2 / 25 / 5,3) et les années de première attestation de plusieurs emprunts modernes (entrepreneur, façade, café), non confirmées au dictionnaire de référence. Le total « ~10 000 mots, ~75 % encore en usage » est crédité à Baugh & Cable via sources secondaires. La chronologie « emprunt massif entre 1250 et 1400, non dès 1066 » est, elle, un acquis solide de la philologie anglaise.
Sources
- Thomas Finkenstaedt & Dieter Wolff, Ordered Profusion: Studies in Dictionaries and the English Lexicon, C. Winter, 1973 — le relevé du Shorter Oxford Dictionary.
- « Pleading in English Act 1362 » (Statute of Pleading) — le rétablissement de l'anglais judiciaire.
- « The Effects of the Norman Conquest on the English Language » (synthèse Baugh & Cable), Harding University.
- « Guarantee and warranty: two words for the price of one », MORPH, University of Surrey — les doublets normand / central.
- Walter Scott, Ivanhoe (1819), chapitre I, texte intégral — le dialogue Wamba / Gurth.
- Tibor Őrsi, « Cow versus Beef: Terms Denoting Animals and Their Meat in English » — le correctif savant à l'anecdote de Scott.
- etymonline — jury, verdict, attorney, mutton — datations et étymons.
Ce que cette livraison a posé, ce que la dernière consolidera
Cette quatrième livraison a fait sortir le français de lui-même, et le mouvement s'est révélé à double sens. Vers l'extérieur : une langue de près de 400 millions de locuteurs dont le centre de gravité est devenu africain, dont les chiffres mêmes sont un objet de méthode (396 M pour l'OIF, 348 pour l'ODSEF, selon qu'on compte les enfants scolarisés), et dont l'institution peut se rétracter quand la politique s'en mêle (le Sahel, 2025). Vers la génération : les créoles, langues filles nées de la plantation, qui posent la question la plus vive — comment naît une langue ? — et où la linguistique descriptive s'avère inséparable d'un enjeu éthique (DeGraff). Vers la comparaison : l'anglais, seule langue plus mondiale, première par le total mais minoritairement natale, dont la puissance actuelle est le solde d'une bascule datable (Versailles, 1919). Vers le renversement : cette même langue hégémonique doit au français la moitié de son dictionnaire — preuve qu'aucune domination linguistique n'est éternelle, et que l'emprunt massif naît souvent du reflux, non de la conquête.
Un fil unique traverse les quatre dossiers, et il sera l'un des axes de la synthèse : compter une langue, c'est déjà l'interpréter. Combien de francophones, d'anglophones, de mots français dans l'anglais, de locuteurs par créole — chaque nombre de cette livraison s'est révélé dépendre d'une définition, d'une date, d'un corpus. C'est le prolongement direct du couple types/occurrences de la Livraison II, ici étendu à la démographie et à la lexicographie mondiales. La Livraison V — Synthèse et appareil critique consolidera les deux grands tableaux récapitulatifs (les familles de langues ; les strates lexicales du français), donnera la bibliographie complète organisée par sections, et proposera la synthèse transversale : les quelques fils conducteurs — la langue comme archive, le nombre comme interprétation, l'emprunt comme trace de contact — susceptibles de structurer la séance elle-même.
Prolongements
- Un fil pour la séance : la symétrie 1066 / 1760 est trop belle pour ne pas l'exploiter en cours. La Livraison III montrait le français absorbant l'anglais du conquérant au Québec après 1760 ; celle-ci montre l'anglais absorbant le français du conquérant après 1066. Deux conquêtes, deux emprunts massifs, la même mécanique inversée — et dans les deux cas, l'emprunt s'intensifie au moment du reflux politique du dominant. Un seul schéma au tableau vaudrait deux heures d'exposé.
- Le meilleur exemple unique : le doublet warranty / guarantee (ou warden / guardian) — un mot, deux entrées dans l'anglais par deux dialectes français à deux dates, un sens qui se spécialise. Il montre d'un coup la stratification des emprunts, la phonétique dialectale (normand [w] vs central [g]) et le fait qu'une langue peut emprunter deux fois le même mot.
- À vérifier en accès direct avant usage en cours (Ethnologue, l'OED, Wikipédia et les rapports OIF/ODSEF répondent 403 ou sont inaccessibles depuis l'environnement de session) : la ventilation quotidiens/occasionnels du chiffre OIF 2026 ; les décimales de Finkenstaedt & Wolff sur l'imprimé ; les années de première attestation d'entrepreneur, façade, café à l'OED ; les estimations par cercle de Kachru dans le texte de 1985 ; l'attribution de « glottophagie » à Calvet (1974) ; la part exacte de l'anglais dans Scopus. La règle d'or l'exige : chacune de ces données est ici signalée comme restituée, jamais durcie.
Reliures
- Cette pièce est la quatrième d'une série de cinq. La Livraison I — Aux origines des langues, la Livraison II — La fabrique du français et la Livraison III — Le français québécois l'ont précédée sous la même étiquette Akadēmía. La strate anglaise de la Livraison II trouve ici son double éclairage — colonial au Québec (III), matriciel en Angleterre (IV, § 18) ; et le couple types/occurrences de la double latinité (II) commande directement la lecture du chiffre « 56 % du lexique anglais ». La Livraison V — Synthèse et appareil critique clôturera la série, consolidant les tableaux et la bibliographie.
Rapport produit par Émile et Céleste (routine cloud — réponse du comptoir, module Akadēmía) le 28 juillet 2026 à 02h49. Document de fond — Akadēmía · Histoire de la langue française, Livraison IV sur V : « Le français dans le monde ».