Dossier préparatoire · Séance de premier cycle · Histoire de la langue française
Deux fois dans cette livraison, la même surprise : le contact linguistique laisse infiniment moins de traces lexicales que l'intuition ne le prédit. Et à la fin, la question que toute histoire d'une langue finit par poser — qui décide de ce qu'elle doit être ?
Note sur la construction de cette partie
Le plan initial prévoyait cinq exemples d'emprunt par langue autochtone citée. La documentation ne le permet pas : les emprunts lexicaux directs des langues autochtones au français québécois sont très peu nombreux, et pour le huron-wendat, la lexicographie n'en retient que deux. Produire cinq exemples par langue supposerait d'inventer ou de mal attribuer — précisément l'erreur que commet la vulgarisation quand elle écrit « algonquin » sur des mots innus.
La section 10 a donc été redécoupée en cinq temps : les origines dialectales, l'influence anglaise, les emprunts autochtones réels attribués strictement, la toponymie où le contact a effectivement laissé une trace massive, et la question que soulève l'écart entre les deux dernières.
S'ajoute une coda sur le joual et la question normative, absente du plan d'origine. Elle relève pleinement de l'histoire de la langue — la querelle est datable et documentée — et elle donne à l'arc entier du dossier, de la langue originelle au parler d'ici, une chute que ne fournirait aucun tableau.
Section dix · unLe fonds français : quelle langue ont-ils apportée ?
La question paraît simple et ne l'est pas. Les colons de la Nouvelle-France viennent majoritairement de Normandie, de Picardie, de Saintonge, d'Aunis, du Poitou, de l'Île-de-France — c'est-à-dire d'aires dialectales dont certaines, le normand et le poitevin notamment, n'étaient pas mutuellement intelligibles. Or les voyageurs du XVIIIe siècle — Bacqueville de La Potherie, le Suédois Pehr Kalm, l'Anglais Thomas Jefferys — s'accordent à décrire en Nouvelle-France un français remarquablement homogène, et souvent meilleur que celui des provinces françaises.
Comment une population d'origines dialectales hétérogènes a-t-elle produit, en trois générations, une langue plus unifiée que celle de la métropole ? C'est le problème de la genèse du français québécois, et il a structuré la discipline pendant quarante ans.
Deux hypothèses, et un verdict
L'hypothèse du choc des patois, formulée par Philippe Barbaud (Le choc des patois en Nouvelle-France, PUL, 1984), situe l'unification en Amérique : les colons seraient arrivés patoisants, et la fusion de leurs parlers aurait produit sur place une koinè nouvelle. Le rôle décisif y revient aux quelque neuf cents Filles du Roi envoyées entre 1663 et 1673, qui auraient parlé un français non patoisant proche de la langue du roi, et qui, devenues mères d'une génération entière, auraient imposé leur norme.
L'hypothèse concurrente, développée par Henri Wittmann puis par Raymond Mougeon et Édouard Beniak (Les origines du français québécois, PUL, 1994), situe l'unification avant le départ : les colons auraient déjà parlé un français populaire commun, plutôt que leurs patois respectifs.
Le verdict est aujourd'hui rendu, et il faut le dire clairement en classe : la thèse de Barbaud a été largement contestée, et les historiens du français québécois reconnaissent que la langue des premiers colons n'était pas le patois mais le français — un français porteur de traits dialectaux, mais du français. Le facteur explicatif principal est démographique et social : environ 71,5 % des colons avaient une origine urbaine ou semi-urbaine, milieux où le français commun avait déjà supplanté les parlers locaux. L'unification n'a pas eu lieu en Nouvelle-France ; elle y est arrivée en grande partie faite.
Concept
Dialecte primaire, dialecte secondaire
Le modèle d'Eugenio Coseriu (1980) fournit le vocabulaire juste. Un dialecte primaire descend directement de la langue mère sans passer par la langue commune : le picard, le normand, le wallon sont des dialectes primaires du latin, contemporains du francien, non issus de lui.
Un dialecte secondaire résulte de la diversification géographique d'une langue commune déjà constituée. Le français québécois en est un — au même titre que le français de Belgique ou de Suisse. Il ne descend pas des patois d'oïl ; il descend du français, qui descendait du francien.
La distinction désamorce une confusion tenace : le français québécois n'est pas « du vieux français conservé », il est du français qui a évolué autrement.
Ce que la distance a conservé, et ce qu'elle a innové
L'idée que le Québec parlerait « le français du Grand Siècle » est fausse comme description et instructive comme symptôme. Certains traits sont effectivement conservateurs : la distinction entre les voyelles brève et longue (patte / pâte, mettre / maître), perdue dans le français hexagonal standard ; certaines prononciations en -oi- ; un lexique maritime et rural venu des provinces de l'Ouest (amarrer pour attacher, garrocher, gréyer, berlot).
Mais d'autres traits sont des innovations proprement québécoises, postérieures à la séparation : l'affrication de /t/ et /d/ devant /i/ et /y/ — tu dis réalisé [tsy dzi] —, qui n'existe dans aucun parler de France et constitue le marqueur phonétique le plus immédiatement identifiable du français québécois. Une langue isolée ne se fige pas ; elle dérive dans une autre direction.
Il faut aussi ranger dans les innovations une part de ce qu'on prend pour de l'archaïsme : à matin, à soir au lieu de ce matin, ce soir relèvent d'une préférence prépositionnelle qui s'est développée sur place.
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Section dix · deuxL'influence anglaise
Après 1763, le français québécois évolue au contact permanent d'une langue dominante — situation sans équivalent pour le français d'Europe avant le XXe siècle. Le résultat est plus subtil qu'on ne l'imagine, et il contredit la représentation courante.
Le paradoxe des anglicismes
Le français québécois comporte moins d'anglicismes lexicaux visibles que le français hexagonal, et davantage d'anglicismes invisibles. C'est l'inverse de ce que suppose le préjugé.
Moins d'anglicismes visibles, parce qu'une politique terminologique active — l'Office québécois de la langue française, depuis 1961 — a produit et imposé des équivalents que la France n'a pas adoptés : fin de semaine contre week-end, courriel contre e-mail, stationnement contre parking, magasinage contre shopping, baladodiffusion contre podcast, clavardage contre chat. Un Québécois qui déjeune à midi et soupe le soir emploie d'ailleurs un système horaire des repas plus proche de l'ancien usage français que le Parisien.
Davantage d'anglicismes invisibles, parce que le contact prolongé produit surtout des calques et des emprunts sémantiques, qui ne se voient pas :
Tableau 6 · Les trois régimes de l'anglicisme au Québec
Type
Mécanisme
Exemples
Visibilité
Emprunt direct
Le mot anglais est repris tel quel
une job, un chum, une brake, toaster
Élevée — souvent stigmatisée
Calque
L'expression est traduite mot à mot
tomber en amour (to fall in love), prendre une marche (to take a walk), bienvenue pour « de rien » (you're welcome)
Faible — passe pour du français
Emprunt sémantique
Un mot français reçoit un sens anglais
éventuellement au sens de « finalement », définitivement au sens de « assurément », opportunité au sens d'« occasion »
Nulle — invisible même aux locuteurs
La leçon vaut d'être tirée en classe : l'anglicisme le plus efficace est celui qu'on ne voit pas. Une politique linguistique qui se concentre sur les emprunts directs — les plus visibles, les plus faciles à dénoncer — laisse passer les mécanismes qui transforment réellement la langue. C'est aussi vrai en France, où la vigilance porte sur le cloud pendant que la syntaxe se calque.
Le franglais comme fait littéraire
Depuis les années 2010, l'alternance codique français-anglais est revendiquée comme pratique esthétique par une partie de la scène musicale montréalaise — le groupe Dead Obies en fut le cas le plus débattu, déclenchant en 2014 une polémique publique où s'affrontaient une lecture assimilatrice (le franglais comme symptôme de perte) et une lecture identitaire (le franglais comme expression d'une réalité urbaine bilingue). On verra dans la coda que cette querelle est la reprise presque terme à terme d'une querelle antérieure.
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Section dix · troisLes langues autochtones : les emprunts lexicaux
L'état de la documentation
Le constat est net et il surprend. Lynn Drapeau, spécialiste des langues algonquiennes à l'UQAM, écrit dans Usito que le français québécois a subi peu d'influence des langues autochtones en dehors des toponymes, et ne signale qu'un petit nombre d'emprunts. Le relevé lexicographique sur Le Robert 2010 confirme l'ordre de grandeur : 135 mots pour l'ensemble des langues amérindiennes des deux Amériques, dont deux seulement attribués au huron.
Deux précisions aggravent encore ce constat. D'abord, la plupart de ces 135 mots ne sont pas entrés directement en français : ils ont transité par l'anglais (pour les mots algonquiens et inuits) ou par l'espagnol et le portugais (pour les mots sud-américains). Ensuite, plusieurs des emprunts les plus cités en vulgarisation sont attribués de façon flottante — « algonquin » servant souvent d'étiquette générique pour n'importe quelle langue algonquienne.
Avertissement sur les attributions
Les attributions ci-dessous suivent les sources lexicographiques disponibles (Usito, Trésor de la langue française au Québec, Grand dictionnaire terminologique de l'OQLF). Là où la source hésite ou reste générique, je l'indique plutôt que de trancher. Aucune attribution n'a été inventée pour compléter une série.
Avant toute projection en classe, ces étymologies gagneraient à être recoupées dans le Dictionnaire historique du français québécois (Poirier, dir., PUL, 1998) et dans la base du TLFQ, qui est la référence de première main.
Tableau 7 · Emprunts lexicaux attestés, par langue source
Mot
Langue source
Famille
Sens d'origine
Attestation
chicouté
Innu-aimun
Algonquienne
shikuteu « feu » — la baie couleur de feu (Rubus chamaemorus)
1862
ouananiche
Innu-aimun
Algonquienne
Saumon d'eau douce du lac Saint-Jean ; « le petit égaré »
1824
touladi
Innu-aimun
Algonquienne
Omble de grande taille (Salvelinus namaycush)
XIXe s.
maskinongé
Algonquienne (attribution générique)
Algonquienne
« Brochet difforme » ou « gros brochet »
XVIIe s.
achigan
Algonquienne (attribution générique)
Algonquienne
« Celui qui se débat » — l'achigan à petite bouche
XVIIe s.
atoca / ataca
Algonquienne (attribution générique)
Algonquienne
La canneberge
XVIIe s.
ouaouaron
Wendat (attribution probable)
Iroquoienne
Grenouille-taureau — onomatopée
XVIIIe s.
babiche
Mi'kmaq (attribution probable)
Algonquienne
Lanière de cuir brut
XVIIe s.
caribou
Mi'kmaq
Algonquienne
qalipu « celui qui pellette la neige »
XVIIe s.
toboggan
Mi'kmaq / abénaquis
Algonquienne
Traîne sans patins
XIXe s.
manitou
Algonquienne
Algonquienne
Puissance spirituelle
XVIIe s.
mocassin
Algonquienne (via l'anglais)
Algonquienne
Chaussure de peau souple
XVIIe s.
anorak
Inuktitut / groenlandais
Eskimo-aléoute
annoraaq — vêtement coupe-vent
1929
kayak
Inuktitut
Eskimo-aléoute
qajaq — embarcation de chasse individuelle
XIXe s.
iglou
Inuktitut
Eskimo-aléoute
iglu « maison » — toute habitation, pas seulement de neige
XIXe s.
parka
Aléoute (via le russe)
Eskimo-aléoute
Vêtement de peau à capuchon
XXe s.
inuit
Inuktitut
Eskimo-aléoute
inuit « les êtres humains », pluriel d'inuk
XXe s.
Trois remarques sur ce tableau, qui valent chacune un moment de cours.
Les emprunts inuits sont européens avant d'être québécois.Anorak, kayak, iglou, parka sont entrés en français par l'exploration arctique et la lexicographie européenne, non par le contact direct entre francophones du Québec et Inuits — contact qui, historiquement, fut tardif et limité. Le français de France les possède au même titre que le français québécois.
Inuit est un pluriel. « Les Inuits » est donc un pluriel redoublé, et « un inuit » un singulier fautif en inuktitut, où le singulier est inuk. L'usage français a tranché pour la régularisation ; c'est un bel exemple de la manière dont une langue emprunteuse assimile en déformant.
Le champ sémantique est intégralement concret : faune, flore, techniques de déplacement, vêtement. Aucun terme abstrait, aucun concept, aucune structure grammaticale. Ce détail n'est pas anodin — j'y reviens en 10·5.
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Section dix · quatreLa toponymie : là où le contact a laissé sa marque
C'est ici que l'apport autochtone devient massif. La Commission de toponymie du Québec le formule sans ambiguïté : la dette du Québec envers la toponymie autochtone est très grande, et c'est par les noms de lieux autochtones que la couverture du territoire tire une part importante de son originalité. À l'arrivée des Européens, chaque lac, chaque rivière, chaque montagne portait un nom.
Le principe de nomination est remarquablement constant d'une langue à l'autre : le toponyme décrit. Il ne commémore pas une personne, ne célèbre pas un saint, ne rappelle pas une ville d'origine — trois procédés typiques de la toponymie française qui lui succédera. Il dit ce qu'on voit et ce qu'on y fait. La carte du Québec autochtone est une carte orale du territoire ; celle du Québec français est un registre d'hommages.
Tableau 8 · Toponymes par langue source
Toponyme
Langue source
Signification
Famille algonquienne · innu-aimun (montagnais)
Mistassini
Innu-aimun
« Grosse pierre »
Natashquan
Innu-aimun
« Là où l'on chasse l'ours »
Manicouagan
Innu-aimun / cri
« Là où il y a de l'écorce » — ou « vase à boire »
Uashat (Sept-Îles)
Innu-aimun
« La baie »
Papinachois
Innu-aimun
« Ceux qui aiment rire »
Famille algonquienne · cri et atikamekw
Chicoutimi
Cri / atikamekw
« C'est profond », « jusqu'où c'est profond »
Chibougamau
Cri
« Lac traversé de bord en bord par une rivière »
Waswanipi
Cri
« Lumière sur l'eau » — pêche au flambeau
Mistissini
Cri
« Grande pierre »
Obaska
Cri
Toponyme descriptif du territoire cri
Famille algonquienne · algonquin (anishinaabemowin)
Québec
Algonquienne
kebec « passage étroit, là où le fleuve se rétrécit »
Abitibi
Algonquin / cri
« Eau mitoyenne », ligne de partage des eaux
Témiscamingue
Algonquin
« Là où l'eau est profonde »
Maniwaki
Algonquin
« Terre de Marie » — toponyme hybride, post-missionnaire
Kazabazua
Algonquin
« Courant caché, souterrain »
Famille algonquienne · mi'kmaq et abénaquis
Kamouraska
Mi'kmaq
« Où il y a du jonc au bord de l'eau »
Matapédia
Mi'kmaq
« Jonction de rivières »
Causapscal
Mi'kmaq
« Courant de la pointe rocheuse »
Magog
Abénaquis
« Vaste étendue d'eau, grand lac »
Yamachiche
Abénaquis
Toponyme descriptif (vase, boue)
Famille iroquoienne
Canada
Iroquoien laurentien
kanata « village, bourgade, groupe de tentes »
Hochelaga
Iroquoien laurentien
« À la chaussée des castors » (interprétation débattue)
Kahnawake
Mohawk (kanien'kéha)
« Au rapide », « sur les rapides »
Kanesatake
Mohawk
« Au pied de la colline sablonneuse »
Wendake
Wendat
« Terre des Wendat », le pays wendat
Famille eskimo-aléoute · inuktitut
Nunavik
Inuktitut
« Grande terre », « l'endroit où vivre »
Ungava
Inuktitut
« Vers la terre lointaine »
Kangirsuk
Inuktitut
« La baie »
Kuujjuaq
Inuktitut
« La grande rivière »
Salluit
Inuktitut
« Les gens minces » — ou « là où ils sont maigres »
Point de méthode
Les graphies mentent
La Commission de toponymie le reconnaît explicitement : pour beaucoup de toponymes autochtones, la graphie actuelle a été consacrée par un long usage même si elle est phonologiquement erronée. Québec, Saguenay, Chicoutimi ne s'écrivent assurément pas dans une forme qui rende justice à la prononciation d'origine.
Conséquence pour l'enseignement : les étymologies toponymiques circulantes sont souvent des reconstructions à partir de graphies déjà déformées par des scripteurs français du XVIe ou XVIIe siècle, qui notaient au jugé une langue qu'ils ne parlaient pas. Plusieurs sens proposés ci-dessus sont donc plausibles plutôt qu'établis — ce qui est exactement le genre de nuance qui distingue un cours universitaire d'une capsule touristique.
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Section dix · cinqPourquoi si peu ? La question qui vaut le séminaire
Quatre siècles de contact. Des alliances militaires durables. Des coureurs des bois bilingues, souvent mariés à des femmes autochtones. Des missionnaires qui ont appris, décrit et publié ces langues — les jésuites du XVIIe siècle produisent des grammaires et des dictionnaires du wendat et du montagnais d'une qualité que les linguistes utilisent encore. Et au terme de tout cela : une trentaine de mots courants, et des toponymes.
L'écart demande explication. Quatre pistes, qui ne s'excluent pas.
L'asymétrie fonctionnelle de l'emprunt. On emprunte pour nommer ce qu'on ne connaît pas. Les Français arrivant en Amérique connaissaient déjà les arbres, les rivières, la neige et le froid ; ils avaient des mots. Il leur manquait des noms pour les espèces inconnues (caribou, achigan, atoca) et pour les lieux — d'où la répartition observée. Cette explication rend bien compte du champ sémantique concret du tableau 7, mais elle n'explique pas l'absence d'emprunts culturels ou conceptuels.
La direction du prestige. Comme l'a montré la sociolinguistique du contact, c'est presque toujours la langue au statut socio-économique le plus faible qui emprunte massivement à celle qui bénéficie du plus grand prestige. Les langues autochtones ont emprunté au français bien davantage que l'inverse — le flux lexical mesure le rapport de force, non l'intensité du contact.
La structure du bilinguisme. Le contact fut asymétrique dans sa forme même : ce sont majoritairement des Français qui apprenaient les langues autochtones (interprètes, truchements, missionnaires, coureurs des bois), et non l'inverse, dans la période initiale. Or un interprète bilingue traduit ; il n'emprunte pas. Le bilinguisme individuel bien maîtrisé réduit l'emprunt lexical au lieu de l'augmenter.
La marginalisation subséquente. Les locuteurs susceptibles de transmettre des mots — coureurs des bois, familles métisses — occupaient une position sociale que la société laurentienne du XIXe siècle a activement dévalorisée. Un emprunt ne s'installe que s'il est porté par un groupe dont on veut parler comme lui.
Le lexique n'enregistre pas l'intensité d'un contact ; il en enregistre l'asymétrie. C'est pourquoi la carte du Québec est autochtone et son dictionnaire ne l'est pas.
Hypothèse de travail
Cette formulation est une hypothèse et doit être présentée comme telle. Mais elle a l'avantage de rendre les données intelligibles plutôt que de les déplorer, et de conduire les étudiants vers la question réellement productive : que faut-il pour qu'une langue emprunte à une autre ? La réponse — un besoin dénominatif, un contact soutenu, et un différentiel de prestige favorable à la langue source — permet ensuite de relire toute la livraison II.
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Section onzeLes apports de l'immigration récente
Et voici le second temps de la même surprise. Le français montréalais des jeunes générations est perçu comme saturé d'emprunts venus de l'immigration ; la recherche montre que ces emprunts sont beaucoup moins nombreux que l'impression qu'ils produisent.
L'état de la recherche
Le travail de référence est celui de Mireille Tremblay (Université de Montréal) et Hélène Blondeau, publié en 2016 dans les Cahiers internationaux de sociolinguistique, sur l'apport des jeunes Montréalais issus de l'immigration au français vernaculaire. Deux résultats structurent le champ.
Premier résultat : il y faut une masse critique. Un groupe culturel n'influence la manière de parler qu'à partir d'un seuil démographique et d'une concentration territoriale. Cela explique pourquoi, à Montréal, le créole haïtien et l'arabe maghrébin sont les deux sources actives, alors que d'autres communautés importantes ne le sont pas.
Second résultat : le phénomène dominant n'est pas l'emprunt mais l'alternance codique — le passage dynamique d'une langue à l'autre à l'intérieur du discours. Les emprunts intégrés existent, mais ils s'accompagnent d'un parler bilingue qui ne se réduit pas à eux.
Wim Remysen, directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur le français en usage au Québec, décrit le résultat comme une variété de français et non comme une langue mixte : les emprunts restent, selon sa formule, dans l'univers du français. La structure syntaxique demeure française — observation que confirment les locuteurs eux-mêmes.
Correctif important
Le linguiste Jérôme Charette-Pépin, qui travaille à un dictionnaire du français des jeunes Québécois, confirme que les termes créoles ou maghrébins réellement devenus usuels dans le parler des jeunes Québécois ne sont pas si nombreux, même s'ils frappent l'oreille. Une part importante des transformations en cours n'a aucun rapport avec ces deux langues.
Autrement dit : la saillance d'un emprunt et sa fréquence sont deux choses différentes, et l'oreille confond systématiquement les deux. C'est le même biais qui fait surestimer les anglicismes visibles. Il vaut la peine de le nommer en classe.
Le créole haïtien
C'est la source la plus productive, et elle réserve une élégance que ton cours peut exploiter : une grande partie de ces mots sont des mots français qui reviennent au français après un détour de trois siècles par Haïti.
Cinq emprunts au créole haïtien
bagay(souvent écrit bahay) « chose » — du français bagage · patnè(écrit patnais, abrégé pat) « ami » — du français partenaire · gou« bon » — du français goût ; « c'est gou » · chelou« louche » — circulation complexe entre verlan hexagonal et créole · anmweyexclamation de détresse ou d'étonnement
Bagay, patnè et gou forment un cas d'école : mots français emportés aux Antilles au XVIIe siècle, créolisés phonétiquement et sémantiquement, puis réimportés au Québec au XXe siècle par la diaspora haïtienne — où ils sont reçus comme des mots étrangers. Un locuteur montréalais qui dit bagay emploie un mot français qu'il ne reconnaît pas comme tel. C'est, en miniature, toute la livraison IV.
L'arabe maghrébin
Cinq emprunts à l'arabe maghrébin
kho« frère », terme d'adresse — ar. khouya · wallah« je le jure » — formule de serment, très productive · miskine« pauvre type », avec nuance de pitié ou de mépris · hchouma« honte » · zarmamarqueur d'ironie ou de doute, « soi-disant »
Deux observations. Ces emprunts sont largement communs au français montréalais et au français des banlieues hexagonales, ce qui indique une circulation transatlantique par les médias et la musique plutôt qu'une genèse locale. Et ils sont majoritairement pragmatiques — termes d'adresse, marqueurs d'attitude, formules de serment — plutôt que dénotatifs. Ce n'est pas un hasard : la fonction de ces emprunts est relationnelle, non référentielle.
Le chinois : un cas où il faut savoir dire non
Le plan initial demandait cinq exemples d'apports chinois. Je n'en ai pas trouvé de documentés, et il vaut mieux le dire que d'aligner des mots de restaurant.
La communauté sinophone de Montréal est importante — de l'ordre de 2 % de la population, mandarin et cantonais confondus, avec une concentration à Côte-des-Neiges et dans le quartier chinois. Mais aucune étude sociolinguistique ne documente d'apport lexical du chinois au français vernaculaire québécois, et les travaux de Tremblay et Blondeau ne l'identifient pas comme source active. L'explication tient probablement aux deux facteurs déjà énoncés : le seuil de masse critique dans les réseaux d'interaction juvénile, et la distance typologique, qui rend l'emprunt phonétiquement coûteux.
Le seul apport chinois clairement identifiable au français québécois est ancien, indirect et commun à tout le français : thé, ginseng, wok, taoïsme, ketchup — soit 41 mots pour l'ensemble du chinois selon le relevé sur Le Robert, entrés par le commerce européen, non par l'immigration québécoise.
Autres influences dignes de mention
Deux communautés plus anciennes ont laissé davantage de traces que les vagues récentes, précisément parce qu'elles ont eu le temps :
L'italien. Immigration massive de l'après-guerre, concentrée à Saint-Léonard et dans la Petite-Italie. Son apport est moins lexical qu'onomastique et alimentaire, et surtout — c'est l'essentiel — politique : la crise scolaire de Saint-Léonard (1968-1969), où des parents italophones réclamaient l'école anglaise, est l'événement déclencheur direct de toute la législation linguistique québécoise, de la loi 63 à la Charte de la langue française.
Le grec et le portugais, dans le Mile End et le Plateau, avec un apport surtout toponymique commercial et alimentaire.
La leçon est utile : l'influence d'une communauté sur une langue ne se mesure pas seulement en mots. Saint-Léonard n'a presque rien donné au lexique du français québécois et a déterminé son statut juridique.
Le lexique est l'indicateur le plus visible du contact linguistique, et le moins fiable. Ce que l'italien de Montréal a changé au français québécois ne se trouve dans aucun dictionnaire.
Transition vers la coda
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CodaLe joual, ou la langue jugée
Tout ce qui précède décrivait une langue. Il reste à examiner ce qu'on en a pensé — et pourquoi cette question appartient pleinement à son histoire plutôt qu'à un appendice normatif.
Un mot, et sa fortune
Joual est une prononciation populaire de cheval. L'expression parler joual est attestée depuis les années 1930, mais le mot devient une catégorie publique à l'automne 1959, lorsqu'André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir, l'emploie dans un billet pour désigner la langue des écoliers montréalais. Il se répand ensuite, selon la formule des lexicographes, comme une traînée de poudre.
Le relais décisif est un frère mariste enseignant, Jean-Paul Desbiens, qui écrit à Laurendeau sous le pseudonyme de Frère Untel. Ses lettres, réunies en volume aux Éditions de l'Homme en 1960 sous le titre Les insolences du Frère Untel, se vendent à plus de cent mille exemplaires — dans une société où un tirage de dix mille faisait un succès de librairie. Le livre attaque le système d'éducation contrôlé par l'Église et la qualité de la langue d'un même mouvement, et sa thèse tient dans une phrase qu'il faut citer en classe parce qu'elle contient tout le débat :
Nos élèves parlent joual parce qu'ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu'ils vivent joual. C'est toute notre civilisation qui est jouale.
Jean-Paul Desbiens, Les insolences du Frère Untel, 1960
L'enchaînement est déterministe et va de la langue à la pensée, puis de la pensée à la civilisation. Il déplace la question linguistique vers un diagnostic collectif — et c'est précisément ce déplacement qui rendra la querelle si violente et si durable.
Le retournement
Ce que Desbiens n'anticipait pas, c'est que sa catégorie serait retournée. À partir du milieu des années 1960, des écrivains adoptent le joual non comme une tare à corriger mais comme un matériau : la revue Parti pris en fait un instrument de décolonisation littéraire, Jacques Renaud publie Le cassé (1964), et surtout Michel Tremblay écrit Les Belles-Sœurs en 1965, créée au Théâtre du Rideau Vert en 1968.
Le scandale de la création tient moins au vocabulaire qu'à un fait de statut : une langue jusque-là confinée à la cuisine occupe la scène du théâtre subventionné, avec l'apparat de la tragédie — chœurs compris. Le joual n'est pas seulement représenté, il est consacré. Deux positions s'affrontent dès lors et ne cesseront plus :
Tableau 9 · Les deux lectures du joual
Lecture pathologique
Lecture identitaire
Nature du joual
Une langue dégradée, appauvrie, anglicisée
Un parler vrai, l'expression d'une condition réelle
Cause
Défaillance de l'école et de l'élite
Situation coloniale et domination économique
Symptôme de
Déchéance intellectuelle d'un peuple colonisé
Aliénation, dont la nomination est le premier acte de libération
Remède
Redressement scolaire, intervention de l'État
Assomption littéraire, puis émancipation politique
Porte-parole
Laurendeau, Desbiens, plus tard Georges Dor
Parti pris, Renaud, Tremblay
Le point remarquable — et il vaut d'être souligné aux étudiants — est que les deux camps partagent le même diagnostic sociologique. Tous s'accordent à voir dans le joual la marque d'une domination. Ils divergent sur ce qu'il convient d'en faire : effacer la marque, ou la brandir. La querelle du joual n'oppose pas des optimistes à des pessimistes ; elle oppose deux stratégies devant un même constat.
Chronologie de la querelle
1959
André Laurendeau emploie le mot joual dans Le Devoir.
1960
Les insolences du Frère Untel, plus de 100 000 exemplaires. Début de la Révolution tranquille.
1961
Création de l'Office de la langue française — la réponse institutionnelle.
1964
Le cassé de Jacques Renaud ; la revue Parti pris théorise le joual comme langue coloniale.
1968
Création des Belles-Sœurs de Michel Tremblay. Crise scolaire de Saint-Léonard.
1969–1977
Loi 63, loi 22, puis Charte de la langue française : le débat se déplace de la qualité vers le statut.
1975 env.
La querelle s'essouffle ; le joual littéraire devient une convention parmi d'autres.
1996
Anna braillé ène shot de Georges Dor relance brièvement la lecture pathologique.
2014
Polémique sur le franglais des Dead Obies — reprise presque terme à terme du schéma de 1960.
De la qualité au statut : le vrai déplacement
La querelle s'éteint parce que son objet se déplace. Entre 1969 et 1977, le débat public cesse de porter sur la qualité de la langue des Québécois pour porter sur son statut — langue de travail, langue d'affichage, langue d'enseignement des immigrants. C'est le passage de Desbiens à Camille Laurin, et il change tout : on ne demande plus aux locuteurs de mieux parler, on demande à la société d'organiser autrement l'usage.
Ce déplacement est, historiquement, la conclusion de la querelle du joual. Il vaut la peine de le formuler ainsi devant des étudiants, parce qu'il montre qu'un problème linguistique peut se résoudre en cessant d'être linguistique.
Ce qui n'est pas résolu : la question de la norme
Reste un débat, plus feutré mais toujours vif, et directement pertinent pour des étudiants qui écrivent : existe-t-il un standard québécois, et doit-il être décrit comme tel ?
La position endogéniste — Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière en sont les porte-parole les plus constants — soutient qu'il existe au Québec un usage soutenu, celui des professionnels de la langue, des médias de qualité, de l'écrit institutionnel, et que cet usage doit être décrit et codifié comme une norme légitime plutôt que mesuré à l'aune du français de Paris. Le dictionnaire Usito, produit à l'Université de Sherbrooke, est l'aboutissement de ce programme : il décrit le français en usage au Québec sans le marquer systématiquement comme déviant.
La position opposée — Lionel Meney en a donné la formulation la plus polémique dans Main basse sur la langue (2010) — soutient que codifier une norme distincte revient à consacrer l'écart, donc à isoler les Québécois du reste de la francophonie, et que l'intérêt bien compris d'une minorité linguistique est de maintenir le standard commun.
Ce débat a une préhistoire lexicographique agitée : le Dictionnaire du français Plus (1988) puis le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (1992) avaient chacun soulevé des controverses publiques sur le marquage des québécismes. Il n'est pas tranché, et il ne peut pas l'être par la linguistique seule — c'est une question de politique de la langue, où la description s'arrête et où la décision commence.
Pour la séance
Trois voix sur la même phrase
Soit l'énoncé : « J'ai pas eu la chance de le voir, il était supposé venir à matin. »
Le descriptiviste constate : chute du ne, emprunt sémantique à l'anglais (supposed to), tournure prépositionnelle québécoise. Trois faits, aucun jugement.
Le normativiste exogène compte trois écarts par rapport au français de référence et les corrige.
Le normativiste endogène distingue : la chute du ne relève de l'oral spontané de toute la francophonie ; à matin appartient à l'usage québécois familier ; supposé est un anglicisme que l'usage soutenu québécois rejette lui aussi. Il obtient donc un classement à trois niveaux là où le précédent voyait une faute uniforme.
C'est le troisième qui décrit le mieux, et c'est ce qu'il faut faire voir : une norme endogène n'est pas un laxisme, c'est une description plus fine.
On peut refermer ici l'arc entier du dossier. Il a commencé par une question sur l'origine des langues, à laquelle la science ne peut répondre. Il se termine par une question sur la norme d'une langue, à laquelle la science ne doit pas répondre seule. Entre les deux se déploie tout ce que la linguistique peut effectivement établir — et cette double borne me paraît la meilleure leçon que puisse emporter un étudiant de deuxième année.
Bibliographie de la partie III
Origines du français québécois
Barbaud, P. (1984). Le choc des patois en Nouvelle-France. Sillery, Presses de l'Université du Québec. [thèse largement contestée, à lire comme jalon historiographique]
Mougeon, R. & Beniak, É. (dir.) (1994). Les origines du français québécois. Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval.
Poirier, C. (1994). « La langue parlée en Nouvelle-France », dans Mougeon & Beniak (dir.), op. cit.
Poirier, C. (dir.) (1998). Dictionnaire historique du français québécois. Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval. [référence de première main pour toute étymologie]
Morin, Y.-C. (1996). « The origin and development of the pronunciation of French in Québec », dans Nielsen & Schøsler (dir.), The Origins and Development of Emigrant Languages. Odense University Press.
Charbonneau, H. & Guillemette, A. (1994). « Provinces et habitats d'origine des pionniers de la vallée laurentienne », dans Mougeon & Beniak (dir.), op. cit.
Coseriu, E. (1980). « "Historische Sprache" und "Dialekt" ». [modèle des dialectes primaires et secondaires]
Langues autochtones et contact
Drapeau, L. « Les langues autochtones du Québec », Usito, Université de Sherbrooke.
Drapeau, L. (2011). Les langues autochtones du Québec : un patrimoine en danger. Québec, Presses de l'Université du Québec.
Trésor de la langue française au Québec (TLFQ), Université Laval. [base étymologique de référence]
Commission de toponymie du Québec. Banque de noms de lieux du Québec et Jalons historiques.
Dugas, J.-Y. « La toponymie du Québec », Usito, Université de Sherbrooke.
Contact avec l'anglais et politique linguistique
Office québécois de la langue française. Grand dictionnaire terminologique et Vitrine linguistique.
Bouchard, C. (2002). La langue et le nombril. Une histoire sociolinguistique du Québec. Montréal, Fides. [meilleure entrée en matière sur l'insécurité linguistique québécoise]
Martel, P. & Cajolet-Laganière, H. (1996). Le français québécois. Usages, standard et aménagement. Québec, IQRC.
La querelle du joual et la question normative
Desbiens, J.-P. [Frère Untel] (1960). Les insolences du Frère Untel. Montréal, Éditions de l'Homme. [source primaire indispensable]
Laurendeau, A. (1959). Billet sur la langue des écoliers, Le Devoir, automne 1959. [acte de naissance public du mot ; référence à vérifier au jour près]
Renaud, J. (1964). Le cassé. Montréal, Parti pris.
Tremblay, M. (1968). Les Belles-Sœurs. Montréal, Leméac.
Dor, G. (1996). Anna braillé ène shot. Montréal, Lanctôt. [reprise tardive de la lecture pathologique]
Meney, L. (2010). Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec. Montréal, Liber. [critique de la position endogéniste]
Laurendeau, P. « Le joual », Usito, Université de Sherbrooke. [synthèse de la querelle]
Usito, dictionnaire du français en usage au Québec, Université de Sherbrooke. [aboutissement du programme endogéniste]
Français montréalais contemporain
Tremblay, M. & Blondeau, H. (2016). « Le traditionnel et l'émergent : l'apport de jeunes Montréalais issus de l'immigration au français vernaculaire ». Cahiers internationaux de sociolinguistique, 10, 19-45.
Blondeau, H. & Remysen, W. (dir.) (2016). « Du local au global : pratiques et idéologies linguistiques en contexte montréalais ». Cahiers internationaux de sociolinguistique, 10.
Remysen, W. (dir.). Travaux du Centre de recherche interuniversitaire sur le français en usage au Québec (CRIFUQ), Université de Sherbrooke.
Postface · Auto-évaluation de la livraison
Précision factuelle
Inégale, et il faut le dire franchement. Les sections 10·1, 10·2, 11 et la coda reposent sur des sources solides et clairement identifiées ; la chronologie de la querelle du joual est datable et recoupée, à une réserve près — la date exacte du billet de Laurendeau varie selon les sources (octobre ou novembre 1959) et mériterait une vérification directe dans les archives du Devoir. Le tableau 7 reste le point faible : plusieurs attributions sont marquées comme génériques ou probables parce que les sources accessibles ne tranchent pas, et je n'ai pu consulter ni le Dictionnaire historique du français québécois ni la base du TLFQ, seules références de première main. Le tableau 8 est plus fragile encore : les significations toponymiques circulent dans une littérature de vulgarisation abondante et peu contrôlée, et j'ai retenu les formes les plus constamment attestées, ce qui n'est pas une garantie. Ces deux tableaux devraient être recoupés dans la Banque de noms de lieux de la Commission de toponymie avant toute projection.
Profondeur analytique
C'est la livraison où le refus de la commande initiale a le mieux payé. La question « pourquoi si peu ? » produit davantage de compréhension que n'en aurait produit une liste complète, et le parallèle entre la section 10 et la section 11 — deux fois, la perception excède la documentation — donne au document une architecture qu'il n'aurait pas eue autrement. La coda ajoute un troisième mouvement qui manquait : après ce qu'est la langue et ce qui l'a faite, ce qu'on en juge. L'observation que les deux camps de la querelle du joual partagent le même diagnostic et divergent sur la stratégie me paraît le meilleur moment du texte.
Originalité
Moyenne à bonne. Les faits sont empruntés ; l'articulation entre asymétrie de prestige, structure du bilinguisme et champ sémantique des emprunts est un montage personnel, cohérent avec la littérature mais que je n'ai vu formulé nulle part sous cette forme. Le rapprochement entre la polémique de 1960 et celle de 2014 sur le franglais est également un montage — défendable, mais il gomme des différences réelles de contexte que je n'ai pas développées.
Biais possibles
Trois. D'abord, une perspective résolument laurentienne : le français acadien, franco-ontarien et de l'Ouest est absent, alors que la comparaison avec l'acadien éclairerait beaucoup le chapitre des origines. Ensuite, un biais montréalo-centré dans la section 11, hérité des sources elles-mêmes — la recherche sur le vernaculaire émergent porte quasi exclusivement sur Montréal-Nord et Saint-Michel, et rien n'autorise à généraliser au Québec. Enfin, et plus délicat : j'ai traité les langues autochtones principalement comme sources d'emprunt pour le français, c'est-à-dire depuis le point de vue de la langue réceptrice. C'est ce que demandait la commande, mais cela reconduit à l'échelle du texte l'asymétrie même que la section 10·5 analyse. Une séance qui aborde ce sujet gagnerait à consacrer un moment aux langues autochtones pour elles-mêmes, et non seulement à ce qu'elles ont donné au français.
Une réserve sur la coda
Le tableau 9 oppose deux lectures de façon plus nette que ne le permettrait un examen serré des textes. Desbiens n'est pas un simple puriste — il situe explicitement la langue dans un contexte social large et appelle l'État à intervenir, ce qui le rapproche par certains côtés de ses adversaires. Symétriquement, Parti pris ne célèbre pas le joual pour lui-même mais comme un état à dépasser. Le tableau est un instrument pédagogique, pas une analyse ; il faudrait le nuancer à l'oral, ou faire lire aux étudiants un extrait de chaque camp pour qu'ils constatent eux-mêmes que les positions réelles sont moins tranchées que leur résumé.
Ce qui pourrait être mieux fait
La phonétique du français québécois est traitée en trois lignes alors qu'elle est le lieu le plus spectaculaire de la divergence — l'affrication, les voyelles longues, le relâchement des voyelles hautes fermées mériteraient un développement autonome, d'autant qu'ils fourniraient à la coda ses exemples les plus concrets. Il manque aussi une articulation explicite entre la querelle du joual et la question de l'insécurité linguistique, que Chantal Bouchard a documentée sur un siècle et qui donnerait à l'ensemble sa profondeur historique : la dévalorisation du parler québécois ne commence pas en 1959, elle est constituée dès la fin du XIXe siècle.