Essai en cinq parties · Livraison II sur V

La fabrique du français

Alphabet, strates lexicales et parlers d'en bas

Une langue n'est pas un héritage mais un dépôt : couches successives, chacune datable, chacune porteuse d'un rapport de force. Compter les mots, c'est lire une histoire politique.

Reprise du filDu proto-indo-européen au français

La livraison précédente s'arrêtait au seuil du problème que celle-ci doit résoudre. On a vu comment la méthode comparative reconstruit un proto-indo-européen situé, selon les modèles, entre 6 500 et 4 500 ans avant notre ère. Reste à parcourir la distance qui sépare cette abstraction du français contemporain — et cette distance se franchit en trois pas.

Premier pas : de l'indo-européen à l'italique, puis au latin, langue d'une cité du Latium devenue, par conquête, celle d'un empire. Deuxième pas : du latin parlé — non du latin de Cicéron — aux parlers romans, par une dérive phonétique si lente qu'aucune génération n'en eut conscience. Les Gallo-Romains du VIIIe siècle croyaient encore parler latin ; ils parlaient déjà autre chose. Troisième pas : de ce roman septentrional, fortement germanisé par les Francs, au « françois » du IXe siècle, dont les Serments de Strasbourg (842) constituent le premier témoignage écrit.

Il faut insister sur un point contre-intuitif, parce qu'il structure toute la section 6 : le français est la moins latine des langues romanes. Non par déficit d'origine, mais par excès de contact. L'Italie a connu les Goths, l'Ibérie les Wisigoths, sans que leurs langues marquent durablement l'italien ou l'espagnol. La Gaule du Nord, elle, a été germanisée en profondeur — et le français porte cette empreinte dans sa phonétique, son accent tonique, sa syntaxe autant que dans son lexique.

Tableau 3 · Le français parmi ses sœurs romanes
LatinFrançaisCatalanOccitanItalienEspagnolPortugaisRoumain
cantarechantercantarcantarcantarecantarcantarcânta
caprachèvrecabracabracapracabracabracapra
lingualanguellengualengalingualengualíngualimbă
lactemlaitlletlachlattelecheleitelapte
bibereboirebeurebeureberebeberbeberbăutură

Lis la colonne du français : c'est toujours la plus éloignée du latin, et l'écart se creuserait encore si l'on comparait les prononciations. Ce tableau vaut, en classe, tous les discours sur la « fille aînée du latin ».

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Section cinqLes origines de l'alphabet

L'alphabet que le français emploie a voyagé pendant près de quatre millénaires. Sa généalogie est établie avec un degré de certitude rare en cette matière, parce qu'elle repose sur des inscriptions datables et non sur des reconstructions.

Le maillon sinaïtique

Vers 1900-1700 av. J.-C., dans le Sinaï et le Levant, des travailleurs sémitiques employés dans les mines égyptiennes adaptent des hiéroglyphes pour noter leur propre langue. L'innovation est le principe acrophonique : le dessin d'un objet ne note plus l'objet, mais le premier son de son nom. Le pictogramme d'une maison — bayt en sémitique — cesse de signifier « maison » pour noter le son /b/. C'est l'invention décisive, et elle réduit d'un coup plusieurs centaines de signes à quelques dizaines.

Cette écriture proto-sinaïtique, encore mal déchiffrée, se stabilise vers 1050 av. J.-C. en alphabet phénicien : vingt-deux signes, écrits de droite à gauche, notant exclusivement des consonnes. Les marchands phéniciens le diffusent sur tout le pourtour méditerranéen.

Concept
Abjad, alphabet, abugida, syllabaire

Le phénicien n'est pas un alphabet au sens strict : c'est un abjad, système qui ne note que les consonnes et laisse le lecteur restituer les voyelles. L'hébreu et l'arabe fonctionnent encore ainsi. Cela convient aux langues sémitiques, dont la racine consonantique porte le sens lexical et dont les voyelles n'expriment que des variations grammaticales.

Un alphabet note consonnes et voyelles au même titre. Un abugida (dévanagari, éthiopien) note des syllabes consonne-voyelle avec voyelle par défaut modifiable. Un syllabaire (kana japonais, syllabaire cri) attribue un signe à chaque syllabe.

La distinction n'est pas scolastique : elle explique pourquoi le passage du phénicien au grec constitue une invention et non une transmission.

L'invention grecque : les voyelles

Vers 800 av. J.-C., les Grecs empruntent l'abjad phénicien — et se heurtent à un problème. Le grec est une langue indo-européenne : ses voyelles portent des distinctions lexicales, non simplement grammaticales. Écrire le grec sans voyelles serait illisible.

La solution est d'une élégance opportuniste. Le phénicien possède des consonnes que le grec n'a pas : la glottale aleph, la pharyngale ayin, la laryngale he. Les Grecs les recyclent pour noter des voyelles — aleph devient alpha, ayin devient omicron, he devient epsilon. Le premier alphabet complet de l'histoire naît d'un malentendu productif : des sons inutilisables réaffectés à un usage que leurs inventeurs n'avaient pas prévu.

Le sens d'écriture se fixe de gauche à droite après une phase boustrophédon — « comme le bœuf laboure », une ligne dans chaque sens.

Le relais étrusque et la forme latine

Les colons grecs d'Italie du Sud, notamment de Cumes, transmettent leur alphabet aux Étrusques, qui l'adaptent à une langue non indo-européenne et le transmettent aux Romains vers le VIIe siècle av. J.-C. Chaque relais laisse sa trace : le C latin vient du gamma grec, mais l'étrusque ne distinguant pas /k/ de /g/, il note d'abord les deux, d'où l'invention tardive du G par adjonction d'une barre — attribuée à Spurius Carvilius Ruga, vers 230 av. J.-C.

L'alphabet latin classique compte vingt-et-une lettres. Le Y et le Z sont ajoutés au Ier siècle av. J.-C. pour transcrire les emprunts grecs — d'où le nom du premier, i grec. Les distinctions I/J et U/V ne se fixent qu'aux XVIe-XVIIe siècles, le W restant longtemps une lettre étrangère, admise dans les dictionnaires français au XIXe siècle seulement.

Chronologie de l'alphabet
~1900 av. J.-C.
Écriture proto-sinaïtique : principe acrophonique
~1050 av. J.-C.
Alphabet phénicien stabilisé — 22 consonnes
~800 av. J.-C.
Adaptation grecque : invention des voyelles
~VIIe s. av. J.-C.
Transmission aux Romains via l'étrusque
~230 av. J.-C.
Création du G latin
XVIe–XVIIe s.
Fixation de J/I et U/V en français

Les surcharges françaises

L'alphabet latin est mal ajusté au français, qui possède davantage de phonèmes que de lettres disponibles. D'où un appareil de compensation : les accents, empruntés à la tradition grecque et systématisés au XVIe siècle par des imprimeurs comme Robert Estienne ; la cédille, venue de l'espagnol (zedilla, « petit z »), introduite par Geoffroy Tory en 1529 ; les digrammes (ch, ou, an, eu) ; le tréma ; l'apostrophe. Une part notable de la difficulté orthographique du français vient de cette inadéquation originelle entre un système graphique conçu pour le latin et une langue qui s'en est considérablement écartée.

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Section sixLe fonds latin

La distinction qui commande tout le reste

Avant tout chiffre, une distinction sans laquelle les pourcentages n'ont aucun sens.

Le fonds héréditaire n'est pas emprunté. Ce sont des mots latins qui, parlés sans interruption pendant quinze siècles, sont devenus français par dérive phonétique. Cantare n'a pas été emprunté pour donner chanter : il l'est devenu. Personne n'a jamais décidé d'introduire ce mot dans la langue, parce qu'il n'en est jamais sorti.

Les emprunts savants, eux, sont de véritables importations, effectuées consciemment par des clercs, des juristes et des savants, principalement à partir du XIVe siècle et massivement à la Renaissance, pour combler les lacunes d'une langue vernaculaire qu'on voulait hisser au niveau du latin.

De cette double filiation naissent les doublets : un même étymon latin ayant donné deux mots français, l'un par voie populaire, l'autre par voie savante. Ils sont pédagogiquement irremplaçables, parce qu'ils rendent visible l'ampleur de l'érosion phonétique.

Tableau 4 · Doublets — la voie populaire et la voie savante
Étymon latinVoie populaire (héréditaire)Voie savante (emprunt)Écart de sens
hospitalehôtelhôpitalSpécialisation divergente
pensarepeserpenserConcret / abstrait
articulusorteilarticleTrès éloigné
rigidusraiderigideQuasi-synonymes
fragilisfrêlefragileNuance de registre
legalisloyallégalMoral / juridique
potiopoisonpotionInversion de valeur
captivuschétifcaptifTrès éloigné

Poison et potion méritent un arrêt : même mot latin, signifiant simplement « breuvage ». La voie populaire l'a chargé de tout ce qu'on peut craindre d'un liquide qu'on vous fait boire ; la voie savante l'a maintenu neutre, puis médicalisé. L'histoire d'un mot est parfois une histoire de la méfiance.

Combien de latin ? La double réponse

La fourchette savante. Le chiffre dépend entièrement de ce que l'on compte et dans quel corpus. Trois mesures, incompatibles entre elles, circulent :

  1. Sur le fonds héréditaire. Si l'on prend les mille mots les plus fréquents du français, environ la moitié proviennent directement du latin parlé en Gaule. C'est la mesure la plus favorable au latin, et la plus trompeuse : elle mesure la fréquence d'usage, non la richesse du stock.
  2. Sur le dictionnaire, emprunts seuls. Le relevé effectué sur Le Robert électronique de 2010 — 60 000 mots — donne 19,8 % d'emprunts au latin. Ce chiffre exclut le fonds héréditaire, puisqu'il ne s'agit pas d'emprunts.
  3. Sur l'ensemble du lexique, toutes voies confondues. C'est là qu'on obtient les 80 % souvent cités. Le chiffre est défendable, mais il additionne trois choses de nature différente : héritage, emprunt savant direct, et emprunt indirect par le grec passé par le latin.

Le même relevé décompose les emprunts latins par variété, ce qui est plus instructif qu'un total :

Emprunts au latin par variété — Le Robert 2010
10 657
Latin classique — abdication, abnégation, abolition, aborigène
1 166
Bas-latin — abréviation, abusif, actuel, acuité, adéquation
857
Latin populaire — abattre, aboyer, abreuver, accueillir
652
Latin scientifique — acide, acoustique, anaphore, anémie
600
Latin tardif — admissible, affinité, amovible, anormal
419
Latin d'Église — abbatial, absoudre, adorateur, anathème
98
Latin juridique — adjudication, allégation, contester, détenteur
79
Latin moderne — album, dualisme, esthétique, infinitésimal

Le chiffre pédagogique. « Environ 80 % du lexique français vient du latin » est utilisable, à condition de préciser immédiatement : dont l'essentiel n'a pas été emprunté mais hérité — le latin n'est pas entré dans le français, le français est sorti du latin. Sans cette précision, l'énoncé installe une fausse représentation, celle d'une langue qui aurait choisi ses mots. Formulation alternative, plus juste et presque aussi mémorable : le français est du latin parlé sans interruption pendant deux mille ans, plus une bibliothèque ajoutée par-dessus.

Domaines d'influence

La répartition des emprunts savants dessine une carte des institutions qui écrivaient. Le droit arrive en tête, et pas seulement par ses 98 termes proprement juridiques : la quasi-totalité du vocabulaire procédural français est latine, et les locutions non traduites y subsistent comme nulle part ailleurs (de facto, de jure, a priori, sine qua non, intuitu personae). La religion ensuite, par le latin d'Église. Les sciences enfin, où le latin partage la fonction avec le grec selon un partage de rôles que la section suivante précisera.

Quinze mots — voie savante, avec datation d'entrée
abdication (1477, lat. abdicatio) · adjudication (1387, jur.) · allégation (1370, jur.) · anémie (1741, lat. scient.) · capituler (1360, capitulare) · délibérer (1355) · épidémie (1503) · fragile (1256, doublet de frêle) · hôpital (XIIe s., doublet d'hôtel) · légal (1361, doublet de loyal) · naviguer (1360, navigare) · obnubiler (XIIIe s.) · rigide (1372, doublet de raide) · tribunal (1341, jur.) · vindicatif (1387)

Note la concentration entre 1350 et 1400 : ce n'est pas un hasard mais l'effet d'une politique. Les traductions commandées par Charles V — Nicole Oresme traduisant Aristote, Raoul de Presles traduisant saint Augustin — ont introduit par centaines les termes abstraits qui manquaient au français. La langue savante française a une date de naissance administrative.

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Section septLe fonds grec

Le grec occupe dans le lexique français une position singulière : c'est la première langue emprunteuse en volume, devant l'anglais, alors qu'aucun locuteur grec n'a jamais dominé la Gaule. Le relevé sur Le Robert 2010 compte 3 776 mots d'origine grecque, soit 34,5 % de l'ensemble des emprunts — davantage que l'anglais (2 510) et l'italien (1 198) réunis.

Trois voies d'entrée, trois époques

Première voie — par le latin, sans intention. L'Empire romain était de fait bilingue : le grec jouissait d'un prestige littéraire et philosophique tel que l'élite romaine le pratiquait couramment, et l'administration impériale s'en servait dans les provinces orientales. Le latin parlé a donc absorbé du grec, qui a ensuite suivi la même érosion phonétique que le reste : gomphos → gomphus → gond ; lampas → lampada → lampe. Ces mots ne se reconnaissent plus comme grecs.

Deuxième voie — par l'Église, au Moyen Âge. Le grec ecclésiastique, langue de la liturgie orientale et des traités théologiques, transmet un lexique religieux qui passe par le latin avant de se franciser : ekklesia → église, koimētērion → cimetière, apostolos → apôtre, orfanos → orphelin, paradeisos → paradis.

Troisième voie — la néologie savante, de la Renaissance à aujourd'hui. C'est la plus massive et la plus artificielle. Les savants ne fabriquent plus des mots grecs : ils fabriquent des mots à partir de matériaux grecs, selon des règles de composition que le grec ancien n'aurait pas reconnues. Téléphone, photographie, thermomètre, psychanalyse, xénophobie sont des mots que nul Grec n'a jamais prononcés.

Le grec n'a pas seulement fourni des mots au français : il lui a fourni une machine à en fabriquer, encore en fonctionnement.

Sur la néologie savante

C'est là le point vraiment important, et il distingue le grec de toutes les autres langues sources. Les emprunts au francique, au norrois ou à l'arabe constituent des stocks clos : leur nombre ne bougera plus. Le stock grec, lui, s'accroît chaque fois qu'une discipline nomme un objet nouveau. Le lexique médical, la nomenclature chimique, la terminologie informatique continuent d'y puiser. Le grec est mort comme langue de contact et vivant comme réservoir morphologique.

Domaines

La répartition suit une logique reconnaissable : médecine et biologie (le lexique anatomique et pathologique est grec presque intégralement), sciences exactes, philosophie, rhétorique et grammaire, vocabulaire politique — démocratie, aristocratie, monarchie, anarchie, politique lui-même. Une remarque qui porte, en classe : le vocabulaire par lequel les modernes pensent leurs régimes politiques est intégralement grec, alors que leurs institutions sont romaines. Le décalage n'est pas anodin.

Règle utile
Le partage des rôles gréco-latin

Une régularité approximative mais réelle structure le vocabulaire savant : le grec fournit le vocabulaire de la science qui décrit et théorise ; le latin, celui de la science qui classe et administre. En médecine : le nom des organes est souvent latin (rein, foie, cœur), celui de leurs pathologies est grec (néphrite, hépatite, cardiopathie).

Les composés hybrides, longtemps réprouvés par les puristes, sont aujourd'hui la norme : télévision (gr. tēle + lat. visio), automobile (gr. autos + lat. mobilis), cancérigène (lat. cancer + gr. genos). La langue a tranché contre les grammairiens.

Quinze mots d'origine grecque, par voie d'entrée
gond (voie populaire, via lat.) · lampe (voie populaire) · église (voie ecclésiastique) · cimetière (voie ecclésiastique) · apôtre (voie ecclésiastique) · orphelin (voie ecclésiastique) · démocratie (1370, voie savante) · anarchie (1370) · problème (XIVe s.) · analyse (1578) · catastrophe (1552) · hypothèse (1539) · phonétique (1822, néologie) · psychanalyse (1896, néologie) · xénophobie (1906, néologie)
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Section huitLes autres strates lexicales

Avertissement méthodologique sur les chiffres

Les nombres qui suivent sont vérifiés, mais ils ne sont pas comparables entre eux d'une source à l'autre, et il importe de comprendre pourquoi. Deux relevés font autorité et donnent des résultats différents :

Les deux sont corrects et mesurent des objets différents. Le premier inclut les termes techniques, rares, vieillis ; le second privilégie ce que les locuteurs emploient. C'est pourquoi l'arabe y apparaît tantôt à 250-270 mots, tantôt à plus de 500 : selon qu'on retient l'arabe classique seul ou qu'on y adjoint l'arabe maghrébin, le berbère et les autres langues afro-asiatiques. Un chiffre sans son corpus ne veut rien dire.

Tableau 5 · Les strates lexicales du français — Le Robert 2010, sur 10 931 emprunts
Langue sourceMots% des empruntsÉpoque principaleDomaines typiques
Grec ancien3 77634,5 %Antiquité → aujourd'huiSciences, médecine, philosophie, politique
Anglais2 51022,9 %XVIIIe s. → aujourd'huiSport, technique, commerce, numérique
Italien1 19810,9 %XVIe siècleArts, musique, guerre, finance, architecture
Allemand5985,4 %XVIe–XIXe s.Guerre, faune, gastronomie, minéralogie
Arabe + afro-asiatiques5284,8 %Xe–XVe s., puis XXeSciences, mathématiques, astronomie, textiles, flore
Espagnol4614,2 %XVIe–XVIIe s.Nouveau Monde, marine, mœurs
Francique3683,3 %Ve–IXe s.Guerre, agriculture, organisation sociale, couleurs
Langues d'Asie2622,3 %XVIe s. →Realia, commerce, religions
Néerlandais2492,2 %XIVe–XVIIIe s.Marine, digues, commerce, pêche
Langues slaves1731,5 %XVIIe–XXe s.Realia russes, politique
Gaulois1471,3 %Via le latin, avant le Ve s.Agriculture, végétaux, terroir
Langues amérindiennes1351,2 %XVIe s. →Faune, flore, realia du Nouveau Monde
Portugais1171,0 %XVIe–XVIIIe s.Relais de mots « exotiques »
Persan830,7 %Moyen Âge → XVIIIe s.Textiles, flore, realia
Norrois (via normand)780,7 %IXe–Xe s.Marine, pêche, littoral
Turc750,6 %XVIe–XIXe s.Gastronomie, institutions ottomanes
Scandinaves modernes470,4 %Moyen Âge–XVIIe s.Nature nordique, sports d'hiver
Langues africaines350,3 %XIXe–XXe s.Realia coloniaux
Créoles260,2 %XVIIe s. →Antilles, océan Indien

Le gaulois : un substrat, pas un emprunt

147 mots, et une subtilité que ta question initiale — « 150 mots » — permet d'introduire idéalement. Le français n'a jamais emprunté au gaulois. Ce sont les Romains qui, lors de la conquête, ont pris quelques mots aux vaincus ; ces mots ont ensuite vécu comme des mots latins et subi les mêmes transformations que le reste. Quand tu dis chêne, charrue ou mouton, tu prononces un mot gaulois qui est passé par le latin — non un mot que le français aurait pris à la langue des Gaulois, laquelle avait disparu avant que le français n'existe.

Le champ sémantique est éloquent : végétaux, animaux, objets de la ferme, mesures agraires. Ce que conserve une langue d'une langue vaincue, c'est le vocabulaire du sol — précisément parce que ceux qui travaillaient le sol ont continué de le faire. Alouette, arpent, balai, bouc, boue, bouleau, bruyère, cervoise, char, charpente, charrue, chêne, jarret, lieue, mouton, quai, sapin, soc, suie, talus, valet.

Le francique : la germanisation du Nord

Près d'un millier de mots francs se seraient implantés dans le roman ; 368 subsistent. Contrairement au gaulois, ce sont de véritables emprunts, effectués par des locuteurs qui côtoyaient les Francs. Les domaines dessinent la nature du contact : la guerre (guerre, heaume, épieu, hache, guetter, fourbir), l'organisation sociale (baron, sénéchal, chambellan), l'agriculture et la vie quotidienne, et — trait remarquable — les couleurs : blanc, bleu, blond, gris, brun sont tous franciques. Une langue peut céder à une autre son système chromatique de base ; c'est un indice de contact intime, non d'échange commercial.

Le francique a aussi laissé une trace phonétique : le h aspiré, qui n'est plus prononcé mais bloque encore la liaison et l'élision. La hache et non l'hache — le fantôme d'un phonème germanique disparu continue de régir la grammaire française contemporaine.

Le norrois : la strate la plus petite et la plus concentrée

78 mots, réponse à ta question sur les Vikings. Le chiffre paraît dérisoire au regard de l'importance historique du duché de Normandie ; il s'explique par une assimilation linguistique fulgurante. Installés en 911, les Normands parlaient roman en une génération ou deux ; le vieux-norrois, encore vivant à Bayeux au milieu du Xe siècle, n'a guère survécu à ce siècle.

Mais ces 78 mots sont d'une cohérence sémantique remarquable — presque tous maritimes : agrès, brancard, cingler, crabe, crevette, duvet, échouer, équiper, falaise, flâner, flotte, girouette, hauban, havre, homard, houle, hune, quille, raz, requin, suroît, vague, varech. Les vaincus ont gardé leur langue, les vainqueurs leur métier.

L'arabe : la strate savante venue du Sud

419 mots pour l'arabe classique selon Le Robert 2010, 528 en incluant l'arabe maghrébin, le berbère et les autres langues afro-asiatiques, environ 250-270 selon le décompte plus restrictif d'Henriette Walter sur le vocabulaire usuel. Ton chiffre de départ était donc exact — pour l'un des trois décomptes.

Le point capital est le mode de transmission : presque aucun de ces mots n'est venu directement de l'arabe. Ils ont transité par le latin médiéval, l'espagnol, l'italien, le sicilien, le portugais, le provençal — c'est-à-dire par les zones de contact méditerranéennes. Au VIIIe siècle, la civilisation arabe disposait de traductions du grec et du chinois, et d'une avance considérable en mathématiques, astronomie, médecine et chimie ; le lexique reflète exactement cette avance : algèbre, algorithme, chiffre, zéro, alambic, alchimie, alcool, azimut, sinus, amiral, arsenal.

Une curiosité morphologique à montrer en classe : l'agglutination de l'article arabe al-, que le français a intégré sans le reconnaître comme article. Alcool, algèbre, alchimie, almanach, alambic, alcazar, alcôve portent tous un article défini fossilisé. Le français dit littéralement « le l'alcool ».

Une cinquantaine de termes arabo-musulmans se sont ajoutés aux XXe-XXIe siècles, d'un tout autre registre : ayatollah, charia, chiite, sunnite, djihad, fatwa, halal, intifada, méchoui, merguez, taboulé, burqa, burkini. Deux strates arabes coexistent donc dans le français : une strate savante médiévale devenue invisible, et une strate contemporaine, visible et politiquement chargée. La différence entre les deux dit quelque chose de la manière dont un emprunt cesse ou non d'être perçu comme étranger.

L'italien : l'invasion la plus dense et la plus éphémère

1 198 mots — ton estimation de 1 000 était juste. Mais le chiffre net masque un phénomène plus intéressant : quelque 8 000 italianismes seraient entrés en français au XVIe siècle, dont environ 10 % seulement subsistent. C'est l'exemple le plus net de ce que devient un emprunt de mode.

Le contexte est précis : guerres d'Italie (1494-1559), mariage de Catherine de Médicis avec Henri II, régence de vingt ans qui italianise une cour de dix mille personnes où l'on parlait florentin autant que « françois ». Les domaines touchés sont tous ceux du prestige : arts, musique, architecture, mode, cuisine, escrime, finance, administration. Alarme, appartement, balcon, ballet, banque, banqueroute, brigade, caresser, carrosse, cavalier, citadelle, concert, corridor, cortège, costume, coupole, escorte, escrime, fresque, galerie, gondole, grotte, incognito, masque, médaille, opéra, panache, perruque, piano, sentinelle, sérénade, sorbet, tribune, violon.

Cet épisode est le meilleur analogue historique de l'anglicisation contemporaine — et le meilleur argument pour tempérer les alarmes. Une vague d'emprunts massive, perçue à l'époque comme une menace mortelle (Henri Estienne publie en 1578 les Deux dialogues du nouveau langage françois italianizé, pamphlet dont le titre suffit), s'est résorbée d'elle-même à 90 %. Ce qui restait était ce dont la langue avait besoin.

Concept
Le « seuil de tolérance » de Hagège, et son contre-exemple

Claude Hagège estime que l'intégrité d'une langue n'est assurée que si les emprunts ne dépassent pas environ 15 % du lexique. Le français se situe autour de 19,7 % selon le relevé sur Le Robert — au-dessus du seuil, donc.

Mais le contre-exemple est massif : l'anglais, dont les deux tiers du lexique proviennent du français, du normand et du latin, n'a jamais été menacé — parce que les mots empruntés ont toujours été pliés à la grammaire et à la phonologie anglaises. Ce qui suggère que le seuil pertinent n'est pas lexical mais structurel : une langue survit à n'importe quel volume d'emprunts tant qu'elle les assimile à son système. Elle est en danger quand elle emprunte de la morphologie, de la syntaxe, ou quand ses locuteurs cessent de la transmettre — les deux facteurs identifiés dans la livraison I.

Les autres apports appréciables

Trois langues méritent d'être ajoutées à ta liste, chacune pour une raison différente.

Le néerlandais (249 mots) : négligé dans les manuels, il est pourtant la sixième source du français si l'on excepte les langues anciennes. Puissance maritime dominante du XIVe au XVIIIe siècle, les Pays-Bas ont fourni le vocabulaire technique de la navigation et de l'endiguement : bâbord, tribord, matelot, amarrer, cabillaud, digue, dock, polder, boulevard — ce dernier, du néerlandais bolwerc « ouvrage de rempart », a fait un joli parcours jusqu'aux avenues plantées d'arbres.

L'allemand (598 mots) : guerre, faune nordique, minéralogie, gastronomie — bivouac, blockhaus, butin, hussard, képi, sabre, choucroute, croissant, quartz, nickel, cobalt, valse, vasistas.

L'espagnol (461 mots, dont 42 venus d'Amérique) : surtout relais du Nouveau Monde. Cacao, tomate, chocolat, ouragan, hamac, canot, tabac, savane, sieste, camarade, bizarre.

Les langues régionales, enfin, que ta question ne mentionnait pas et qui pèsent plus lourd qu'on ne croit : 163 termes venus des parlers d'oïl (surtout normand et picard), 479 de l'occitan, 42 du francoprovençal. Et 28 mots venus du français du Canada, dont caribou, magasiner, motoneige, poudreuse — préfiguration de la livraison III.

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Section neufL'argot

Un mot, plusieurs objets

« Argot » recouvre au moins trois réalités que la linguistique distingue et que l'usage courant confond.

  1. L'argot au sens historique et strict : le cryptolecte des malfaiteurs, langue à fonction délibérément cryptique, destinée à n'être pas comprise des victimes ni de la police.
  2. Les jargons de métier : lexiques techniques à fonction d'abord dénotative, secondairement identitaire — argot des imprimeurs, des typographes, des militaires, des marins, des médecins.
  3. L'argot commun ou français populaire : registre familier bas, sans fonction cryptique, largement partagé — c'est ce qu'on désigne aujourd'hui en disant « argot », et ce n'en est pas, au sens strict.

La confusion est ancienne et productive : les mots passent constamment de (1) vers (3), en perdant leur opacité. Fric, flic, boulot furent cryptiques ; ils sont aujourd'hui compris de tous, donc inutiles à qui voudrait se cacher. L'argot se détruit par son succès — d'où son renouvellement perpétuel, qui n'est pas un caprice de la mode mais une nécessité fonctionnelle.

Une histoire documentée

Le premier corpus attesté remonte au procès des Coquillards de Dijon en 1455, où les greffiers consignent le « jargon » d'une bande organisée — document exceptionnel, puisqu'il livre un lexique criminel du XVe siècle recueilli par des juges qui cherchaient à le comprendre. François Villon en emploie la langue dans ses Ballades en jargon, restées partiellement indéchiffrées : nous lisons un poète dont nous ne comprenons pas tous les mots, ce qui est le résultat exact que ses locuteurs recherchaient.

Suivent Le Jargon ou Langage de l'Argot réformé d'Ollivier Chéreau (1628), les mémoires de Vidocq — bagnard devenu chef de la Sûreté, informateur lexicographique idéal —, puis la consécration littéraire : Balzac, Eugène Sue, et surtout Victor Hugo, qui consacre à l'argot un livre entier des Misérables (IVe partie, livre VII) et le définit comme la langue de la misère. Cette entrée en littérature est aussi le moment où l'argot cesse d'être secret.

Les procédés formels

Ce qui définit l'argot n'est pas un lexique mais un ensemble de procédés de déformation, qui permettent d'en fabriquer indéfiniment.

Combien de mots ? Une question mal posée

La fourchette savante. Les grands dictionnaires d'argot — le Dictionnaire historique des argots français de Gaston Esnault (1965), le Dictionnaire du français argotique et populaire de François Caradec, le Dictionnaire de la zone de Cobra le Cynique pour la période contemporaine — recensent entre 10 000 et 20 000 entrées selon leur périmètre chronologique. Mais ce total additionne des états de langue séparés par des siècles et dont la plupart sont morts.

Pourquoi le chiffre ne signifie rien. Un argot vivant à un instant donné compte quelques centaines de termes réellement en usage dans une communauté donnée. Le taux de renouvellement est tel qu'un lexique de 1980 est aujourd'hui largement obsolète — et cette obsolescence est fonctionnelle, non accidentelle. Compter les mots de l'argot, c'est compter les mots d'un objet défini par son instabilité.

Le chiffre pédagogique, si tu en veux un : plus de 15 000 termes recensés sur cinq siècles, dont quelques centaines vivants à toute époque donnée. La formulation double est ici indispensable ; le chiffre seul serait faux dans les deux sens.

Dix mots, avec époque et procédé
coquillard (1455, argot des Coquillards : membre de la bande) · pègre (XIXe s., prob. de l'occitan) · maquiller (XVIe s., argot : « faire, fabriquer », d'où « truquer ») · flic (1856, prob. de l'all. Fliege, « mouche ») · fric (1879, de fricot) · loucherbem (1876, largonji de boucher) · louftingue (fin XIXe, largonji + suffixe pseudo-anglais) · boulot (1878, de bouler) · meuf (v. 1980, verlan de femme) · rebeu (v. 1995, re-verlanisation de beur, lui-même verlan d'arabe)

L'argot est le seul registre du français dont la fonction exige qu'il se détruise et se refasse ; c'est ce qui le rend, sociolinguistiquement, plus instructif que la langue standard.

Sur l'instabilité comme principe

Une remarque pour la séance

L'argot offre un cas rare où l'on peut observer directement la fonction identitaire du langage, indépendamment de sa fonction communicative. Un locuteur qui dit meuf ne transmet aucune information que femme ne transmettrait ; il signale une appartenance. Si tu veux introduire la sociolinguistique à des étudiants de deuxième année sans passer par l'appareil théorique, c'est probablement la porte la plus efficace — et elle prépare directement la question du français québécois, où la même tension entre norme et marqueur identitaire structure tout le débat.

Bibliographie de la partie II

Sources lexicographiques et statistiques

Leclerc, J. « Les emprunts et la langue française », L'aménagement linguistique dans le monde, chapitre 10, CEFAN, Université Laval. [Relevé effectué sur Le Petit Robert électronique 2010, 60 000 entrées]

Walter, H. (1997). L'aventure des mots français venus d'ailleurs. Paris, Robert Laffont.

Walter, H. (1988). Le français dans tous les sens. Paris, Robert Laffont.

Rey, A. (dir.) (1992). Dictionnaire historique de la langue française. Paris, Le Robert. [référence de première main pour toute datation]

Histoire de la langue

Brunot, F. (1905-1953). Histoire de la langue française des origines à nos jours. Paris, Armand Colin. [monumental, daté mais irremplaçable]

Chaurand, J. (dir.) (1999). Nouvelle histoire de la langue française. Paris, Seuil.

Huchon, M. (2002). Histoire de la langue française. Paris, Le Livre de Poche.

Cerquiglini, B. (1991). La naissance du français. Paris, PUF, « Que sais-je ? ».

Lodge, R. A. (1993). French: From Dialect to Standard. Londres, Routledge.

Écriture et alphabet

Février, J. (1948). Histoire de l'écriture. Paris, Payot.

Daniels, P. & Bright, W. (dir.) (1996). The World's Writing Systems. Oxford, Oxford University Press.

Calvet, L.-J. (1996). Histoire de l'écriture. Paris, Plon.

Emprunts et contacts

Hagège, C. (2006). Combat pour le français. Au nom de la diversité des langues et des cultures. Paris, Odile Jacob.

Guiraud, P. (1965). Les mots étrangers. Paris, PUF, « Que sais-je ? ».

Estienne, H. (1578). Deux dialogues du nouveau langage françois italianizé. [source primaire sur la panique lexicale du XVIe siècle]

Argot

Esnault, G. (1965). Dictionnaire historique des argots français. Paris, Larousse.

Guiraud, P. (1956). L'argot. Paris, PUF, « Que sais-je ? ».

Calvet, L.-J. (1994). L'argot. Paris, PUF, « Que sais-je ? ».

Chéreau, O. (1628). Le Jargon ou Langage de l'Argot réformé. [source primaire]

Hugo, V. (1862). Les Misérables, IVe partie, livre VII, « L'argot ».

Postface · Auto-évaluation de la livraison

Précision factuelle
Meilleure que celle de la livraison I, parce que la source principale est un relevé lexicographique explicite et vérifiable, adossé à une édition datée du Robert. Les chiffres du tableau 5 sont donc fermes — mais ils sont fermes relativement à ce corpus, et une autre édition donnerait d'autres nombres. Réserve sur les datations d'entrée des mots : elles proviennent de la tradition lexicographique et devraient être recoupées dans le Dictionnaire historique de Rey avant projection en classe, particulièrement pour les termes d'argot, notoirement difficiles à dater. Le chiffre de 8 000 italianismes au XVIe siècle est une estimation d'auteur, non un décompte : à donner comme ordre de grandeur.
Profondeur analytique
Trois apports me semblent tenir : la distinction fonds héréditaire / emprunt savant, qui invalide la plupart des énoncés circulants sur « le pourcentage de latin » ; la démonstration que le grec est la seule strate encore productive, ce qui change son statut par rapport à toutes les autres ; et le parallèle entre l'italianisation du XVIe siècle et l'anglicisation contemporaine, qui donne une base empirique à un débat habituellement conduit à l'affect.
Originalité
Faible sur le contenu factuel, entièrement emprunté à la lexicographie existante. L'apport propre est dans les rapprochements : l'article al- fossilisé, les couleurs franciques comme indice de contact intime, le h aspiré comme fantôme grammatical, l'argot défini par sa fonction autodestructrice. Ce sont des angles, pas des découvertes.
Biais possibles
Le biais principal est la dépendance à une source unique pour l'ossature chiffrée. Le relevé de Leclerc est sérieux et transparent sur sa méthode, mais il n'a pas été soumis à évaluation par les pairs, et je n'ai pas trouvé de relevé concurrent portant sur le même corpus qui permettrait de le contrôler. J'ai atténué le risque en confrontant systématiquement à Henriette Walter, mais deux sources ne font pas un consensus. Second biais, hérité de la livraison I : une tendance à préférer les récits de continuité (le français « sorti » du latin) aux récits de rupture ; certains historiens de la langue insisteraient davantage sur la discontinuité entre latin parlé et roman.
Ce qui pourrait être mieux fait
Trois manques. La phonétique historique est absente alors qu'elle est le cœur de la discipline : les grandes lois d'évolution du latin au français (palatalisation, chute des atones, diphtongaison des toniques libres) auraient donné aux doublets leur explication plutôt que leur constat. L'influence syntaxique du francique — ordre des mots, accent tonique — est mentionnée en passant et mériterait un développement, car c'est là que se joue vraiment la singularité du français parmi les langues romanes. Enfin, la section sur l'argot privilégie l'argot parisien et néglige les argots régionaux et québécois ; ce déséquilibre sera partiellement corrigé en livraison III, mais il aurait dû être signalé dans le corps du texte plutôt qu'ici.