Essai en cinq parties · Livraison IV sur V

Le français dans le monde

Francophonie, créoles, et le rapport de force avec l'anglais

Une langue née d'un latin de province devenue, par la conquête puis par la démographie, la quatrième du monde — et qui a engendré, en chemin, des langues filles que ses locuteurs ne reconnaissent pas.

Reprise du filLe circuit complet

La livraison précédente s'achevait sur une observation qui commande celle-ci. Un jeune Montréalais qui dit bagay emploie le mot français bagage, emporté aux Antilles au XVIIe siècle, créolisé, puis réimporté au Québec au XXe — et il le reçoit comme un mot étranger. Le circuit est complet : sortie, transformation, retour, méconnaissance.

C'est le mouvement que cette partie décrit à grande échelle. Une langue qui s'exporte ne se propage pas ; elle se ramifie. Ce qu'on appelle « la francophonie » n'est pas l'extension d'un centre mais un ensemble de variétés dont plusieurs ont cessé d'être du français au sens strict. Et le mouvement inverse — l'anglais dominant aujourd'hui une langue qu'il a longtemps subie — donne à l'ensemble sa symétrie ironique.

§ § §

Section douzeLa francophonie en 2026

Les chiffres de l'année

La donnée est fraîche, ce qui est une chance pour ta séance. L'Observatoire de la langue française de l'OIF publie tous les quatre ans son rapport de référence, La langue française dans le monde ; la sixième édition a été lancée à Québec le 16 mars 2026, quelques jours avant la Journée internationale de la francophonie.

Rapport OIF 2026 — les données de référence
396 M
Locuteurs de français dans le monde — en progression
65 %
Part des francophones vivant sur le continent africain
4e
Rang mondial du français, derrière l'anglais (plus de 1,5 milliard), le mandarin (plus d'un milliard) et l'espagnol (plus de 600 millions) — devant l'arabe standard
170 M
Apprenants du français : 2e langue étrangère la plus apprise au monde
4e
Rang du français sur Internet
3e
Rang du français comme langue des affaires
590 M
Projection pour 2050, dont près de neuf sur dix en Afrique

Trois de ces chiffres appellent un commentaire, faute de quoi ils induisent en erreur.

Le chiffre pédagogique, et ce qu'il dissimule

« 396 millions de francophones » est utilisable tel quel, à une condition : préciser ce que compte l'OIF. L'Observatoire recense les personnes capables de s'exprimer en français, ce qui agrège des situations sociolinguistiques radicalement différentes — le locuteur natif de Trois-Rivières, le Sénégalais scolarisé en français mais parlant wolof à la maison, le Vietnamien qui a appris la langue à l'université. Ce sont trois rapports au français que le même nombre absorbe.

Cette agrégation n'est pas un défaut méthodologique : elle est délibérée et défendable, puisqu'une langue véhiculaire vit précisément de ses locuteurs non natifs. Mais elle a une conséquence que ton cours doit énoncer : le nombre de francophones dépend étroitement des politiques de scolarisation, donc il est politiquement produit, non simplement observé. C'est d'ailleurs pourquoi l'édition 2026 place l'éducation au centre de son analyse.

Le basculement africain est le fait majeur, et il est déjà accompli : deux francophones sur trois vivent en Afrique aujourd'hui, neuf sur dix en 2050 selon les projections. Le centre de gravité démographique de la langue a quitté l'Europe. Cela pose une question que la francophonie institutionnelle n'a pas tranchée : si la norme suit la démographie, le français de référence du XXIIe siècle sera abidjanais ou kinois. Si elle ne la suit pas, on maintient une norme dont les locuteurs majoritaires sont exclus. C'est exactement le débat de la coda précédente, transposé à l'échelle mondiale — et c'est un excellent moyen de montrer aux étudiants que la question québécoise n'est pas un particularisme.

La projection à 590 millions doit être présentée pour ce qu'elle est : une extrapolation démographique conditionnelle. Elle suppose que les systèmes éducatifs africains continueront de scolariser en français à leur rythme actuel. Or plusieurs États sahéliens ont récemment révisé leur politique linguistique, et le rapport lui-même insiste sur la fragilité de cette dépendance. Une projection linguistique à trente ans n'est pas une prévision ; c'est un scénario.

Où le français est langue officielle

Le français est langue officielle ou co-officielle dans une trentaine d'États et gouvernements. La distinction entre seule officielle et co-officielle est instructive, parce qu'elle recoupe des situations sociolinguistiques opposées.

Tableau 10 · Le français comme langue officielle
StatutExemplesSituation typique
Seule langue officielleFrance, Bénin, Burkina Faso, Congo, Côte d'Ivoire, Gabon, Guinée, Mali, Niger, RD Congo, Sénégal, Togo, MonacoSouvent des États où le français est minoritaire comme langue première mais neutre entre langues nationales concurrentes
Co-officielle avec une autre langue européenneCanada (anglais), Belgique (néerlandais, allemand), Suisse (allemand, italien, romanche), Luxembourg, Haïti (créole)Bilinguisme institutionnel, souvent territorialisé
Co-officielle avec une langue africaine ou localeBurundi (kirundi), Rwanda (kinyarwanda, anglais, swahili), Madagascar (malgache), Tchad (arabe), Comores, Djibouti, Centrafrique (sango)Partage fonctionnel : le français à l'écrit et à l'État, la langue nationale à l'oral
Officielle au niveau infra-étatiqueQuébec, Vallée d'Aoste, Louisiane (statut particulier), JerseyMinorité linguistique protégée
Réserve sur ce tableau

Le décompte exact varie selon qu'on inclut les collectivités, les territoires d'outre-mer et les gouvernements non souverains, et selon les révisions constitutionnelles récentes — plusieurs États africains ont modifié le statut de leurs langues nationales dans les dernières années. Le chiffre couramment avancé de 29 États et gouvernements est un ordre de grandeur stable, mais la liste nominative doit être vérifiée sur le site de l'OIF avant projection.

Le cas du Rwanda mérite une note : il a ajouté l'anglais parmi ses langues officielles en 2003 puis rejoint le Commonwealth en 2009, sans quitter la Francophonie. Un même État peut appartenir à deux espaces linguistiques concurrents — ce qui invalide toute lecture en blocs.

Les institutions

Il faut distinguer la francophonie avec minuscule — l'ensemble des locuteurs — de la Francophonie avec majuscule — le dispositif institutionnel. La seconde est plus récente que la première de plusieurs siècles.

Généalogie institutionnelle
1880
Le géographe Onésime Reclus forge le mot francophonie, dans un contexte colonial dont le terme portera longtemps la marque.
1960
Création de la Conférence des ministres de l'Éducation des États et gouvernements de la Francophonie (CONFEMEN) — la plus ancienne institution francophone.
1961
Fondation de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, devenue l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF).
1970
Convention de Niamey : création de l'Agence de coopération culturelle et technique, ancêtre de l'OIF. L'initiative vient de chefs d'État africains — Senghor, Bourguiba, Diori — non de la France.
1986
Premier Sommet de la Francophonie, à Versailles.
1989
Création de TV5 Monde, chaîne multilatérale francophone.
2005
La Charte de la Francophonie donne son nom actuel à l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
2022
L'Observatoire de la langue française et la Représentation de l'OIF pour les Amériques s'installent à Québec.

Les principaux organes aujourd'hui : l'OIF, dirigée depuis 2019 par Louise Mushikiwabo ; l'AUF, premier réseau universitaire mondial ; TV5 Monde ; l'Assemblée parlementaire de la Francophonie ; l'Université Senghor d'Alexandrie ; l'Association internationale des maires francophones.

Un point d'histoire qu'il vaut la peine de souligner en classe : l'initiative institutionnelle est venue d'Afrique. Ce sont Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori qui ont porté le projet dans les années 1960, tandis que la France s'y montrait réticente — précisément parce que l'entreprise pouvait passer pour une reconduction du lien colonial. Senghor tenait que les peuples africains pouvaient considérer le français comme une langue africaine. Cette position est contestée, notamment par les partisans d'une promotion des langues nationales, mais elle n'est pas celle qu'on prête habituellement à la Francophonie, et la mentionner évite une lecture unilatérale.

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Section treizeLes créoles à base lexicale française

Ce qu'est un créole, et le piège du mot

Un créole à base lexicale française est une langue dont l'essentiel du vocabulaire vient du français, mais dont la grammaire n'en vient pas — et ce n'est pas du français déformé. C'est une langue autonome, avec sa syntaxe, sa morphologie, sa phonologie, ses locuteurs natifs et, dans un cas au moins, son statut officiel.

La formulation courante « les créoles sont des français simplifiés » est doublement fausse. Ils ne sont pas du français, et ils ne sont pas simples : le système aspecto-temporel du créole haïtien, marqué par des particules préverbales, est d'une régularité que le français n'atteint pas.

Concept
Substrat, superstrat, adstrat

Ces trois termes servent tout au long du dossier et trouvent ici leur emploi le plus net. Le superstrat est la langue des dominants, qui fournit ici le lexique — le français des colons. Le substrat est la langue des dominés, qui survit dans la structure — les langues ouest-africaines, notamment kwa et bantoues. L'adstrat est une langue voisine influente sans rapport de domination.

Un créole est ainsi, en première approximation, un lexique de superstrat sur une structure influencée par le substrat. La proportion exacte de l'un et de l'autre est précisément ce que les théories débattent.

Trois théories, et une critique

L'hypothèse substratiste attribue la grammaire créole aux langues africaines des locuteurs déportés. Elle explique bien certaines convergences structurales entre créoles et langues kwa, mal la ressemblance entre créoles de substrats différents.

L'hypothèse superstratiste, développée en France par Robert Chaudenson, voit dans le créole le résultat d'approximations successives : les nouveaux arrivants apprenaient non le français des colons mais le français approximatif des arrivants précédents, chaque génération s'éloignant davantage de la cible. Le modèle a l'élégance de n'exiger aucun mécanisme spécial — seulement de l'acquisition imparfaite en cascade.

L'hypothèse du bioprogramme, formulée par Derek Bickerton, soutient que les enfants de la première génération, exposés à un pidgin instable, l'ont complété par des structures universelles innées. Elle expliquerait les convergences entre créoles sans contact — mais elle repose sur des données historiques contestées.

La critique de l'exceptionnalisme créole, portée notamment par Michel DeGraff, linguiste haïtien du MIT, est la position la plus importante à connaître. Elle soutient que les créoles ne constituent pas une classe typologique à part : ils se sont formés par les mêmes mécanismes de changement linguistique que toutes les langues, et les traiter comme une catégorie spéciale prolonge, sous couvert de science, la hiérarchie coloniale qui les tenait pour des parlers dégradés. L'enjeu n'est pas seulement théorique : il commande la politique éducative haïtienne.

La question « qu'est-ce qu'un créole ? » n'a jamais été purement descriptive. Répondre « une langue comme les autres » est déjà une position politique — et c'est probablement la bonne.

Sur l'exceptionnalisme créole

Géographie des créoles français

Tableau 11 · Les créoles à base lexicale française
CréoleTerritoireLocuteurs (ordre de grandeur)Statut
Aire caraïbe et américaine
Créole haïtien (kreyòl ayisyen)Haïti~12 millionsLangue officielle depuis 1987, aux côtés du français
Créole martiniquaisMartinique~350 000Langue régionale de France
Créole guadeloupéenGuadeloupe~450 000Langue régionale de France
Créole guyanaisGuyane~100 000Langue régionale de France
Créole louisianaisLouisianequelques milliersEn grave danger — distinct du français cadien
Aire de l'océan Indien
Créole mauricien (morisien)Maurice~1,1 millionLangue véhiculaire majoritaire, non officielle
Créole réunionnaisLa Réunion~600 000Langue régionale de France
Seselwa (créole seychellois)Seychelles~95 000Langue officielle, avec l'anglais et le français
Créole rodriguaisRodrigues~40 000Véhiculaire local

Le créole haïtien est de très loin le plus important. Il est la seule langue de la grande majorité des Haïtiens — le français n'étant maîtrisé que par une minorité —, il possède une orthographe officielle depuis 1979, un statut de langue officielle depuis la Constitution de 1987, et une Académie créole haïtienne depuis 2014. C'est le seul créole français qui ait accompli le parcours complet vers la reconnaissance institutionnelle.

Quelques mots, et ce qu'ils révèlent

Le trait le plus caractéristique du lexique créole est l'agglutination de l'article français, réanalysé comme partie du mot — exactement le phénomène observé en livraison II avec l'article arabe al-.

Créole haïtien — l'article agglutiné
zwazo « oiseau » < les oiseaux · diri « riz » < du riz · dlo « eau » < de l'eau · lakay « maison » < la case · zye « œil » < les yeux · nanm « âme » < l'âme · lari « rue » < la rue

Le locuteur créolophone n'a pas emprunté eau : il a emprunté le syntagme entier de l'eau et l'a traité comme un mot unique. C'est un fait d'acquisition — on segmente ce qu'on entend selon les règles de sa propre grammaire —, et il constitue la meilleure démonstration possible que le créole n'est pas du français altéré mais une langue qui a analysé le français à sa manière.

Autres traits lexicaux et grammaticaux
mwen « je, moi, mon » < moi — un seul pronom pour toutes les fonctions · li « il, elle, lui » < lui — pas de genre grammatical · ap marqueur de progressif < après ; m ap manje « je suis en train de manger » · te marqueur de passé < été · pral marqueur de futur < pour aller · yo marqueur de pluriel postposé < eux ; liv yo « les livres »

Regarde ce que fait la dernière série : le créole a construit un système aspecto-temporel régulier à partir de matériaux français que le français lui-même n'emploie pas ainsi. Après devient un marqueur de progressif, été un marqueur de passé. Ce n'est pas de la déformation, c'est de la grammaticalisation — le mécanisme même par lequel toutes les langues du monde fabriquent leur morphologie.

Pour la séance
Un exercice qui fonctionne

Écris au tableau « M ap achte diri nan lari a » et demande aux étudiants de traduire. Beaucoup y parviendront à moitié — « je suis en train d'acheter du riz dans la rue » — en reconnaissant les matériaux français.

Puis demande-leur pourquoi diri et non ri, pourquoi ap et non je suis en train de. La discussion mène d'elle-même à la distinction lexique/grammaire, et à l'idée qu'une langue peut hériter d'un vocabulaire sans hériter d'une structure. C'est aussi, accessoirement, la meilleure façon de désamorcer l'idée que le créole serait un « mauvais français » : la moitié de la classe vient de constater qu'elle ne le comprend pas.

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Section quatorzeLa place mondiale de l'anglais

L'ordre de grandeur

Plus de 1,5 milliard de locuteurs selon les données que retient l'OIF pour son propre classement — dont une minorité seulement de locuteurs natifs, environ 370 à 400 millions. L'anglais est la première langue du monde par le nombre total de locuteurs et seulement la troisième par le nombre de locuteurs natifs, derrière le mandarin et l'espagnol. Ce déséquilibre est la définition même d'une langue véhiculaire mondiale : elle est parlée par ceux qui ne l'ont pas reçue.

L'anglais est langue officielle ou co-officielle dans une soixantaine d'États souverains — le décompte varie entre 55 et 75 selon qu'on inclut les territoires, les États où le statut est de fait sans être de droit, et les organisations. Il est la langue de travail dominante dans la quasi-totalité des organisations internationales, y compris celles dont il n'est pas la seule langue officielle.

Chronologie d'une mondialisation

La question « depuis quand ? » appelle une réponse en deux temps, parce que l'anglais a connu deux mondialisations successives et de nature différente.

Les deux mondialisations de l'anglais
1600–1900 · La diffusion impériale
L'anglais se répand par le peuplement (Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande) et par l'administration coloniale (Inde, Afrique, Caraïbes). À la fin du XIXe siècle, l'Empire britannique couvre un quart des terres émergées. Mais l'anglais reste alors une langue impériale parmi d'autres : le français demeure la langue de la diplomatie européenne.
1919 · La bascule diplomatique
Le traité de Versailles est rédigé en français et en anglais, rompant avec deux siècles et demi de monopole français en diplomatie. C'est la date symbolique du basculement.
1945–1990 · L'hégémonie américaine
Le moteur change de nature : ce n'est plus l'empire mais l'économie, la science, le cinéma, la musique. Bretton Woods, les Nations unies, la recherche scientifique d'après-guerre. L'anglais devient la langue par défaut de ce qui circule.
1990–2010 · Le numérique
Internet naît anglophone et le reste largement. Le protocole, le code, la documentation technique s'écrivent en anglais.
2010–
Plateformes, puis systèmes d'intelligence artificielle. Le rapport 2026 de l'OIF identifie explicitement la place du français dans les contenus en ligne et les systèmes d'IA comme l'enjeu majeur de son avenir.

Le point à faire saisir aux étudiants est que ces deux mondialisations ne fonctionnent pas de la même manière. La première imposait l'anglais par la contrainte administrative ; la seconde l'impose par l'utilité — personne n'oblige un chercheur brésilien à publier en anglais, mais il n'a pas d'alternative s'il veut être lu. Une domination par l'utilité est plus difficile à contester qu'une domination par la contrainte, précisément parce qu'elle n'a pas d'auteur identifiable.

Une nuance nécessaire sur le déclin annoncé

Il faut résister à deux récits également paresseux. Celui de l'anglais irrésistible, d'abord : la part de l'anglais dans les contenus en ligne a fortement décru depuis 2000, la production scientifique chinoise croît, et l'histoire des langues véhiculaires — akkadien, grec, latin, arabe, français — n'offre aucun exemple de domination éternelle. Mais aussi celui du déclin imminent : les langues véhiculaires se maintiennent longtemps après le déclin de la puissance qui les a portées, le latin ayant survécu treize siècles à l'Empire romain d'Occident. La traduction automatique, souvent présentée comme un facteur d'affaiblissement, pourrait tout aussi bien consolider l'anglais comme pivot obligé.

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Section quinzeL'influence du français sur l'anglais

Le renversement

Il y a là une symétrie que ta séance peut exploiter comme conclusion. La langue qui domine aujourd'hui le français a été, pendant trois siècles, dominée par lui — au point que le français fut la langue officielle de l'Angleterre plus longtemps qu'il ne l'a jamais été de plusieurs provinces françaises.

Le 14 octobre 1066, Guillaume de Normandie l'emporte à Hastings. S'installe alors une administration romanophone : le français devient la langue de la cour, de l'élite guerrière, de l'Église et d'une partie de la classe moyenne. L'anglo-normand puis le français central resteront langues du droit et de l'administration anglaise jusqu'au XVe siècle — le Law French survivant dans les tribunaux jusqu'au XVIIIe.

La devise de la monarchie britannique est encore aujourd'hui Dieu et mon droit ; celle de l'ordre de la Jarretière, Honi soit qui mal y pense. Le Parlement de Westminster signifie encore son assentiment royal par la formule La Reyne le veult. Ces fossiles ne sont pas des curiosités : ce sont les traces d'un état où l'anglais était la langue des dominés.

Quel pourcentage ? Le cas le plus dispersé du dossier

La fourchette savante est ici d'une amplitude que nous n'avons rencontrée nulle part ailleurs. Les estimations vont de 29 % à 41 % de mots d'origine française selon les sources ; Laura K. Lawless avance plus d'un tiers ; Henriette Walter soutient que les mots d'origine française représentent plus des deux tiers du vocabulaire anglais. À quoi s'ajoute le chiffre relevé en livraison II, selon lequel les deux tiers du lexique anglais proviendraient du français, du normand et du latin réunis.

L'écart entre 29 % et 66 % n'est pas un désaccord factuel. Il tient à trois décisions méthodologiques que chaque auteur tranche différemment :

  1. Compte-t-on le latin passé par le français comme du français ? Nation, information, education sont latins de racine et français de transmission. Les inclure fait bondir le total.
  2. Compte-t-on le dictionnaire ou le texte courant ? C'est la variable décisive. Dans un dictionnaire, les mots d'origine romane dominent parce que le vocabulaire savant est roman. Dans un texte anglais ordinaire, les mots d'origine germanique dominent largement, parce que ce sont eux qui portent la grammaire et le vocabulaire de base : the, be, have, man, house, eat. On peut écrire une page d'anglais sans un mot français ; on ne peut pas en écrire une phrase sans mot germanique.
  3. Compte-t-on les emprunts médiévaux seuls, ou aussi les emprunts modernes ? L'anglais continue d'emprunter au français dans la gastronomie, la mode, les arts, la diplomatie.

Le chiffre pédagogique. « Environ un tiers du vocabulaire anglais est d'origine française » est le plus défendable, parce qu'il se situe au bas de la fourchette et ne dépend pas des décisions les plus contestables. À assortir de la précision qui vaut mieux que le chiffre lui-même : mais ce tiers occupe les registres savant et formel, tandis que le fonds germanique occupe le vocabulaire de base — d'où le doublet stylistique permanent de l'anglais.

Le doublet stylistique : la trace la plus profonde

Voilà l'apport le plus durable du français à l'anglais, et il n'est pas lexical mais stylistique. L'anglais dispose, pour un très grand nombre de notions, de deux mots : un germanique, bref, concret, familier ; un roman, long, abstrait, formel. Le choix entre les deux ne change pas le sens mais le registre — et cette ressource, le français ne la possède pas au même degré.

Tableau 12 · Le doublet germanique / roman en anglais
Fonds germaniqueFonds françaisEffet de registre
askinquire, demandFamilier / formel
begincommenceOrdinaire / cérémoniel
freedomlibertyConcret / juridique
helpaid, assistHumain / institutionnel
kinglyroyal, regalAnglo-saxon / normand
buypurchaseQuotidien / commercial

Le cas le plus célèbre est alimentaire et sociologiquement transparent : l'animal vivant porte un nom germanique — ox, cow, swine, sheep, deer —, et sa viande un nom français — beef, pork, mutton, venison. Les Anglo-Saxons élevaient les bêtes ; les Normands les mangeaient. Le lexique anglais a conservé, dans son vocabulaire le plus quotidien, la structure sociale du XIe siècle. C'est probablement la démonstration la plus efficace qu'on puisse faire, en une minute, de ce que le lexique enregistre des rapports de force — et elle referme le fil ouvert en livraison III.

Quinze mots anglais d'origine française, par strate
court, justice, judge, jury, evidence — droit, XIIe-XIIIe s., anglo-normand · government, parliament, council — administration, XIIIe-XIVe s. · army, soldier, battle — militaire, XIIIe-XIVe s. · beef, veal, dinner — alimentation, XIIIe-XIVe s. · curtain < anc. fr. cortine · eagle < anc. fr. egle · engineer < anc. fr. engigneor · jewel < anc. fr. juel · launch < anc. fr. launcher · laundry < anc. fr. lavandier · crown < anc. fr. corone · jacket < anc. fr. jacquet · restaurant, cuisine, chef — emprunts modernes, XVIIIe-XIXe s. · ballet, genre, cliché — arts, XIXe s. · déjà-vu, rendez-vous, entrepreneur — emprunts contemporains non assimilés

Au-delà du lexique

L'influence française s'est exercée sur l'orthographe — le remplacement du cw- vieil-anglais par qu- (cwen → queen), l'introduction du -ou- —, et, plus discrètement, sur la syntaxe : l'ordre déterminé-déterminant dans certaines expressions figées (attorney general, court martial, heir apparent) est un décalque roman dans une langue qui antépose normalement l'adjectif.

L'anglais a emprunté au français les deux tiers de son dictionnaire et n'a jamais cessé d'être une langue germanique. C'est la meilleure réfutation empirique de l'idée qu'une langue meurt de ses emprunts.

Conclusion de la partie

On peut refermer ici l'argument amorcé en livraison II avec le seuil de tolérance de Hagège. Une langue ne se perd pas par le volume de ce qu'elle emprunte, tant qu'elle plie les emprunts à son système. Elle se perd quand ses locuteurs cessent de la transmettre. Le dossier aura ainsi énoncé deux fois la même loi, à mille ans d'écart et sur deux continents.

Bibliographie de la partie IV

Francophonie

Organisation internationale de la Francophonie, Observatoire de la langue française (2026). La langue française dans le monde, 6e édition. Lancement à Québec, 16 mars 2026. Accessible en ligne : observatoire.francophonie.org

Organisation internationale de la Francophonie. Charte de la Francophonie (2005) et documentation institutionnelle : francophonie.org

Reclus, O. (1880). France, Algérie et colonies. [première occurrence du mot francophonie]

Senghor, L. S. (1962). « Le français, langue de culture », Esprit, novembre 1962.

Calvet, L.-J. (1999). Pour une écologie des langues du monde. Paris, Plon.

Créoles et créolisation

Chaudenson, R. (2003). La créolisation : théorie, applications, implications. Paris, L'Harmattan. [modèle des approximations successives]

Bickerton, D. (1981). Roots of Language. Ann Arbor, Karoma. [hypothèse du bioprogramme]

DeGraff, M. (2005). « Linguists' most dangerous myth: The fallacy of Creole Exceptionalism ». Language in Society, 34(4), 533-591. [texte essentiel]

Hazaël-Massieux, M.-C. (2011). Les créoles à base française. Paris, Ophrys.

Valdman, A. (2015). Haitian Creole: Structure, Variation, Status, Origin. Sheffield, Equinox.

L'anglais mondial

Crystal, D. (2003). English as a Global Language, 2e éd. Cambridge, Cambridge University Press. [référence standard]

Ostler, N. (2005). Empires of the Word: A Language History of the World. Londres, HarperCollins.

Kachru, B. (1985). « Standards, codification and sociolinguistic realism ». [modèle des trois cercles concentriques de l'anglais mondial]

Influence du français sur l'anglais

Walter, H. (2001). Honni soit qui mal y pense. L'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais. Paris, Robert Laffont.

Baugh, A. C. & Cable, T. (2012). A History of the English Language, 6e éd. Londres, Routledge. [référence académique standard]

Rothwell, W. (dir.). Anglo-Norman Dictionary, Aberystwyth University. [en ligne]

Lacoudre, A. (2016). L'incroyable histoire des mots français en anglais. Paris, Le Figaro. [vulgarisation, à manier avec prudence sur les chiffres]

Postface · Auto-évaluation de la livraison

Précision factuelle
La meilleure du dossier sur la section 12 : les données de l'OIF sont datées du 16 mars 2026, sourcées, et concordantes entre plusieurs comptes rendus indépendants du lancement. Réserves ailleurs. Le tableau 10 sur les États où le français est officiel est le point le plus faible : je donne des exemples fiables mais je n'ai pas vérifié la liste exhaustive ni le décompte exact, et j'ai signalé cette limite dans le corps du texte plutôt que de produire un chiffre ferme. Les effectifs de locuteurs du tableau 11 sont des ordres de grandeur repris de sources secondaires, avec une marge d'erreur que j'estime importante pour les créoles de l'océan Indien. Le nombre d'États où l'anglais est officiel (55 à 75) est donné en fourchette parce que le décompte dépend entièrement du périmètre retenu.
Profondeur analytique
Deux apports me paraissent tenir. Le premier est la transposition du débat normatif québécois à l'échelle de la francophonie : si le centre démographique est africain, la question « qui décide de la norme ? » se pose dans les mêmes termes qu'à Montréal, et cette continuité entre les livraisons III et IV n'était pas prévue au plan. Le second est la distinction entre les deux mondialisations de l'anglais — par contrainte, puis par utilité —, qui explique pourquoi la seconde est plus difficile à contester que la première. La section 15 est en revanche plus descriptive qu'analytique.
Originalité
Faible sur les faits, comme toujours. L'apport propre est dans les échos : l'article agglutiné du créole renvoyant à l'al- arabe de la livraison II, le doublet ox/beef illustrant la loi énoncée en III·10·5 sur le lexique comme enregistrement des rapports de force, et la boucle finale sur le seuil de Hagège. Ces rappels donnent au dossier sa cohésion, mais ce sont des effets de composition, pas des découvertes.
Biais possibles
Deux, dont un que je veux nommer sans détour. Le premier est un biais d'optimisme sur la francophonie : j'ai repris les chiffres de l'OIF, qui est un acteur institutionnel intéressé à la vitalité de son objet, et j'ai mentionné les critiques sans les développer — la contestation de la Francophonie comme dispositif néocolonial, portée notamment par des intellectuels africains, mériterait plus que l'allusion que je lui consacre. Le second est plus structurel : traiter les créoles dans une livraison intitulée « le français dans le monde » revient déjà à les subordonner à leur superstrat, ce que DeGraff conteste précisément. J'ai signalé la critique dans le texte, mais l'architecture du dossier lui donne tort avant qu'elle ne parle.
Ce qui pourrait être mieux fait
Trois manques. Les français d'Afrique ne sont pas traités comme variétés, alors qu'ils sont désormais majoritaires : le français ivoirien, le nouchi d'Abidjan, le français camerounais ont des traits systématiques et des dynamiques d'innovation qui feraient un excellent pendant au chapitre québécois — et leur absence renforce précisément le biais que je viens de signaler. La diglossie n'est jamais définie, alors que le concept de Ferguson est indispensable pour décrire les situations haïtienne et africaines. Enfin, la section 14 traite l'anglais surtout comme langue dominante et pas assez comme objet linguistique : le modèle des trois cercles de Kachru, mentionné en bibliographie, aurait mérité un développement, parce qu'il montre que « l'anglais » désigne aujourd'hui un ensemble de variétés dont aucune n'est plus au centre.