Essai en cinq parties · Livraison I sur V

Aux origines des langues

La profondeur du temps linguistique

Ce que la linguistique historique sait, ce qu'elle infère, ce qu'elle ignore — et pourquoi la frontière entre les trois est le premier savoir à transmettre.

Avant-proposUne science et son horizon

Cette première partie est la plus fragile épistémiquement de tout le dossier, et il vaut la peine de le dire d'entrée : plus on remonte, moins la linguistique historique dispose de prises. La méthode comparative — l'instrument le plus puissant dont nous disposons — a un horizon. Au-delà d'environ six à huit millénaires, les correspondances phonétiques régulières deviennent statistiquement indiscernables du bruit, parce que le remplacement lexical érode le matériau sur lequel la méthode travaille (Nichols 1992 ; Campbell 2013, chap. 12).

Tout ce qui prétend voir plus loin — la « proto-langue mondiale », le nostratique, les super-familles — relève d'un autre régime de discours. Cette limite n'est pas une timidité de linguiste : c'est un résultat, et c'est probablement l'idée la plus utile à transmettre à des étudiants de deuxième année, parce qu'elle les vaccine contre une bonne partie de la littérature de vulgarisation.

§ § §

Section unLa ou les langues originelles

La question « quelle était la langue originelle ? » en dissimule trois, dont les statuts scientifiques diffèrent radicalement.

L'émergence de la faculté

L'estimation la plus récente et la plus commentée provient d'une méta-analyse génomique : l'analyse d'études sur la divergence des premières populations d'Homo sapiens, fondée sur les polymorphismes nucléotidiques, situe la première division au sein de l'espèce autour de 135 000 ans avant le présent. Comme toutes les populations issues de cette division et des suivantes possèdent une capacité linguistique pleine, il est raisonnable de supposer que le potentiel du langage était présent au plus tard à cette date (Miyagawa, DeSalle, Nóbrega, Nitschke, Okumura & Tattersall, 2025). Les auteurs proposent en outre que l'usage social du langage se serait généralisé vers 100 000 ans.

Repères chronologiques
135 000 ans
Première division de population au sein d'Homo sapiens — borne inférieure inférée pour la capacité linguistique (Miyagawa et al. 2025)
100 000 ans
Généralisation supposée de l'usage social du langage
80–50 000 ans
Fenêtre proposée par l'hypothèse saltationniste (Berwick & Chomsky 2016)
500 000 ans
Datation impliquée si les Néandertaliens possédaient le langage (Dediu & Levinson 2013)
6 à 8 000 ans
Horizon de résolution de la méthode comparative

Il faut voir exactement ce que cet argument établit et ce qu'il n'établit pas. Il ne mesure rien : il infère une borne inférieure à partir d'une prémisse — l'unicité de l'origine de la faculté — qui est précisément ce qu'on voudrait démontrer. Si la capacité linguistique avait émergé plusieurs fois indépendamment, ou si elle était antérieure à sapiens, le raisonnement s'effondrerait ou deviendrait trivial. C'est un argument élégant et parfaitement circulaire par un côté ; il est utile pour fixer un ordre de grandeur, non pour trancher. À noter, par prudence : Frontiers in Psychology pratique une évaluation par les pairs de qualité inégale, et cet article a reçu davantage de couverture médiatique que de discussion technique.

Les positions concurrentes structurent un débat ancien :

Rectification
FOXP2 n'est pas « le gène du langage »

L'article fondateur (Enard et al., Nature, 2002) suggérait un balayage sélectif récent chez sapiens. Ce résultat a été infirmé par une réanalyse sur des données populationnelles bien plus larges (Atkinson et al., Cell, 2018) : aucune trace de sélection récente.

L'histoire est pédagogiquement précieuse — elle montre un fait devenu culturellement stable après avoir cessé d'être scientifiquement soutenu. C'est le genre d'exemple qui apprend davantage sur le fonctionnement de la science qu'un résultat correct.

Monogenèse ou polygenèse

Ici, l'honnêteté commande de dire que nous ne savons pas et que nous ne saurons probablement jamais. La monogenèse est plausible par parcimonie — une innovation biologique complexe apparaît rarement deux fois — mais la plausibilité n'est pas une preuve, et aucune donnée linguistique ne peut la départager de l'hypothèse d'une émergence multiple suivie de convergence.

Ce qui se laisse évaluer, en revanche, ce sont les tentatives de reconstruction.

Les « étymologies globales » de Bengtson & Ruhlen, et The Origin of Language de Merritt Ruhlen (1994), proposent une trentaine de racines universelles — tik « doigt, un », aq'wa « eau », mama. La communauté des comparatistes les rejette massivement : la méthode — la « comparaison lexicale de masse » de Greenberg — accepte des ressemblances approximatives sans exiger de correspondances phonétiques régulières, et produit donc mécaniquement des résultats positifs, y compris sur des données aléatoires. C'est le cœur du problème, et il est démontrable en classe avec un exercice simple.

Les « mots ultraconservés » de Pagel, Atkinson, Calude & Meade (PNAS, 2013) prétendent identifier une vingtaine de mots stables sur quelque 15 000 ans dans un ensemble « eurasiatique ». Le travail est statistiquement sérieux, mais dépend entièrement des taux de remplacement lexical postulés et de la validité préalable de l'eurasiatique — que la plupart des comparatistes ne reconnaissent pas.

La diversité phonémique comme signature de la sortie d'Afrique (Atkinson, Science, 2011) fut une thèse séduisante, rapidement démontée pour biais méthodologiques (Cysouw, Dediu & Moran, Science, 2012).

Que l'espèce ait disposé du langage avant sa première dispersion est solidement établi. Que cette faculté ait une origine unique est une inférence raisonnable mais non testée. Qu'on puisse en reconstruire le lexique est méthodologiquement hors d'atteinte.

Gradient épistémique de la section
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Section deuxLe proto-indo-européen

Le proto-indo-européen n'est pas une langue attestée : c'est un objet reconstruit, un système d'hypothèses sur des correspondances. Mais c'est un objet remarquablement contraint, et son histoire épistémologique offre un des plus beaux cas de prédiction réussie de toutes les sciences humaines.

Concept
La théorie laryngale, ou le Neptune de la linguistique

En 1879, un Saussure de vingt-et-un ans publie le Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes et postule, pour rendre compte d'irrégularités vocaliques, l'existence d'éléments phonétiques disparus : ses « coefficients sonantiques ». Rien ne les attestait.

Un demi-siècle plus tard, le déchiffrement du hittite révèle un phonème noté ḫ aux positions exactes prédites (Kuryłowicz, 1927). C'est l'équivalent, pour la linguistique, de la découverte de Neptune au bout du calcul de Le Verrier.

Le principe sous-jacent est la régularité du changement phonétique, formulée par les néogrammairiens de Leipzig (Osthoff & Brugmann, 1878) : les lois phonétiques ne souffrent pas d'exception, sinon par emprunt ou analogie. La loi de Grimm (1822) et sa correction par Verner (1876) en fournissent l'illustration canonique — Verner montrant qu'une exception apparente était en réalité une régularité plus fine, conditionnée par la place de l'accent.

La querelle du foyer

Deux grandes hypothèses ont dominé le xxe siècle.

L'hypothèse des steppes (dite kourgane), formulée par Marija Gimbutas dès 1956, développée par J. P. Mallory (1989) et surtout par David Anthony (The Horse, the Wheel, and Language, 2007) : le foyer se situe dans les steppes pontiques et caspiennes, entre 4500 et 3000 av. J.-C., et l'expansion est portée par la domestication du cheval, le char et une organisation pastorale mobile. Argument linguistique fort : le lexique reconstruit comporte des termes pour la roue, l'essieu, le joug, la laine — donc postérieur à environ 3500 av. J.-C., date archéologique de ces innovations.

L'hypothèse anatolienne de Colin Renfrew (Archaeology and Language, 1987) : le foyer serait l'Anatolie, vers 7000 av. J.-C., et l'expansion serait portée non par la conquête mais par la diffusion démique de l'agriculture. Argument fort : les migrations agricoles néolithiques sont massives et bien documentées ; la reconstruction lexicale de la roue peut s'expliquer par diffusion tardive entre branches déjà séparées.

La phylogénétique computationnelle a longtemps oscillé entre les deux. Gray & Atkinson (Nature, 2003) puis Bouckaert et al. (Science, 2012) concluaient à l'Anatolie et à une profondeur d'environ 8 000 à 9 000 ans ; Chang, Cathcart, Hall & Garrett (Language, 2015) montraient que le résultat s'inversait dès qu'on contraignait l'arbre par les langues anciennes attestées. Plus récemment, Heggarty et al. (Science, 2023) proposent un modèle hybride avec foyer au sud du Caucase et une profondeur d'environ 8 100 ans.

L'ADN ancien, et ce qu'il ne dit pas

Le tournant décisif est venu de la paléogénomique. Haak et al. et Allentoft et al. (Nature, 2015) ont établi une migration massive depuis la steppe vers l'Europe centrale vers 3000 av. J.-C., avec un remplacement génétique considérable — jusqu'à 75 % de l'ascendance de la culture de la Céramique cordée.

L'état le plus récent de la question date de 2025. Une équipe de l'Université de Vienne et de Harvard a analysé l'ADN ancien de 435 individus provenant de sites eurasiatiques datés entre 6400 et 2000 av. J.-C., et identifié un groupe jusque-là inconnu, dit Caucase–Bas-Volga (CLV), vivant entre 4500 et 3500 av. J.-C. dans les steppes situées entre le Caucase du Nord et le bas Volga, qui peut être rattaché à l'ensemble des populations de langue indo-européenne (Lazaridis, Patterson, Anthony, Vyazov et al., Nature, 5 février 2025). Les auteurs y voient une origine nord-pontique pour la famille indo-européenne proprement dite et une origine CLV pour l'indo-anatolien, c'est-à-dire l'ensemble incluant les langues anatoliennes éteintes.

Ce résultat réconcilie partiellement les deux camps : il conserve la steppe pour le noyau indo-européen tout en concédant que la branche anatolienne, la plus anciennement détachée, n'en est pas issue.

Un génome n'est pas une langue. La corrélation entre flux génétiques et diffusion linguistique est fréquente, jamais nécessaire.

La réserve critique

Les Hongrois parlent une langue ouralienne avec un patrimoine génétique largement européen ; les Afro-Américains parlent anglais. Les critiques de Lazaridis et al. — Heggarty notamment — soutiennent que l'interprétation linguistique est surajoutée aux données génétiques plutôt que dérivée d'elles, et que le mouvement de population dominant dans le cline CLV va du Caucase vers le nord, non l'inverse. Le résultat génétique paraît solide ; son interprétation linguistique, probable mais non démontrée.

Une note nécessaire

L'indo-européanisme porte une hypothèque idéologique. La reconstruction d'un « peuple originel » a nourri, de Gustaf Kossinna à l'idéologie nazie, le mythe aryen et une archéologie ethno-nationaliste. La discipline s'en est méthodologiquement prémunie en dissociant strictement langue, culture matérielle et population — dissociation que le retour en force de la génétique des populations tend, par sa puissance rhétorique même, à fragiliser de nouveau. Il y a là, pour un cours universitaire, une leçon d'épistémologie politique qui dépasse largement la linguistique.

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Section troisLes grandes familles de langues

Une famille, au sens strict, est un ensemble de langues dont la descendance commune a été démontrée par la méthode comparative. Le décompte varie donc selon la sévérité de l'exigence de preuve — et l'écart entre les catalogues est instructif.

Tableau 1 · Combien de lignées ? Quatre décomptes
CatalogueFamillesIsolatsTotal
Ruhlen (1991)12416
Ethnologue (27e éd., 2024)137114251
Campbell (2020)235163398
Glottolog (5.x)~246~183~429

Glottolog classe ainsi les langues en 246 familles et 183 isolats, en précisant que cette classification représente la meilleure estimation de ses éditeurs et que, pour de nombreux groupes, la recherche historico-comparative disponible reste mince — de sorte que les classifications évolueront avec l'avancement de la documentation.

Le rapport de 1 à 27 entre Ruhlen et Glottolog ne traduit pas un désaccord factuel : il traduit deux philosophies. Ruhlen regroupe tout ce qui pourrait être apparenté ; Glottolog ne regroupe que ce qui est démontré. La position majoritaire de la discipline est nettement du côté du second, et l'on attend que le nombre de familles diminue à mesure que la documentation s'améliore — non parce que les langues fusionnent, mais parce que des parentés jusque-là indémontrables deviennent démontrables.

Tableau 2 · Principales familles de langues du monde
FamilleLanguesLocuteursAire principaleMembres notablesStatut
Indo-européenne4403,4 GEurope, Iran, Inde du Nord, diasporasfrançais, anglais, hindi, russe, persanÉtablie, la mieux reconstruite
Sino-tibétaine4501,4 GChine, Himalaya, Birmaniemandarin, cantonais, tibétain, birmanÉtablie ; sous-groupement interne débattu
Niger-Congo / Atlantique-Congo1 400–1 500600 MAfrique subsaharienneswahili, yoruba, igbo, zoulou, wolofFamille proposée ; Glottolog ne la reconnaît pas comme unité
Afro-asiatique380600 MAfrique du Nord, Corne, Proche-Orientarabe, hébreu, amharique, haoussa, berbèreÉtablie ; inclut sémitique, berbère, couchitique, tchadique, égyptien
Austronésienne1 250400 MInsulinde, Pacifique, Madagascarindonésien, tagalog, malgache, maori, hawaïenÉtablie ; le « polynésien » en est un sous-groupe, non une famille
Dravidienne85250 MInde du Sud, Sri Lankatamoul, télougou, kannada, malayalamÉtablie
Turcique40200 MAnatolie, Asie centrale, Sibérieturc, ouzbek, kazakh, ouïghourÉtablie
Austroasiatique170110 MAsie du Sud-Est continentalevietnamien, khmer, mundaÉtablie
Tai-kadai90100 MThaïlande, Laos, Chine du Sudthaï, laoÉtablie
Japonique12130 MJapon, Ryūkyūjaponais, okinawaïenÉtablie (petite famille, longtemps prise pour un isolat)
Coréanique2–380 MPéninsule coréennecoréen, jejuQuasi-isolat
Nilo-saharienne20050 MSahel, Soudan, Nilsonghaï, nubien, dinka, luoUnité fortement contestée ; probablement plusieurs familles
Ouralienne3825 MFennoscandie, Volga, Sibérie occidentalefinnois, estonien, hongrois, same, nénètseÉtablie ; le « finno-ougrien » en est le sous-ensemble principal
Eskimo-aléoute11100 000Arctique, du Groenland à l'Alaskainuktitut, groenlandais, yupik, aléouteÉtablie — pertinente pour la partie III
Algique (dont algonquienne)40–45200 000Amérique du Nord subarctique et boréalecri, ojibwé, innu-aimun, mi'kmaqÉtablie — partie III
Iroquoienne10–1225 000Grands Lacs, vallée du Saint-Laurentmohawk, cherokee, huron-wendat (dormant)Établie — partie III
Kartvélienne55 MGéorgiegéorgien, svane, mingrélienÉtablie
Caucasien du Nord-Ouest52 MCaucase occidentalabkhaze, adyguéen, kabardeÉtablie
Caucasien du Nord-Est304 MDaghestan, Tchétchénietchétchène, avar, lezgienÉtablie
Deux rectifications
Ni « famille caucasienne », ni « famille amérindienne »

Le Caucase abrite au moins trois familles sans parenté démontrée entre elles (kartvélienne, nord-occidentale, nord-orientale), plus des langues indo-européennes (arménien, ossète) et turciques (azéri). L'unité « nord-caucasienne » regroupant les deux dernières est proposée mais minoritaire. Le terme « langues caucasiennes » désigne une aire géographique, pas une généalogie.

Les Amériques comptent plus de 150 familles indépendantes — algique, iroquoienne, uto-aztèque, maya, quechua, aymara, arawak, tupi, na-déné, salish, eskimo-aléoute, et beaucoup d'autres. La réduction de cet ensemble à trois lignées proposée par Greenberg (Language in the Americas, 1987) a été rejetée avec une virulence rare par les américanistes, notamment dans la recension de Lyle Campbell (Language, 1988). La diversité des Amériques est, de fait, supérieure à celle de l'Eurasie entière.

L'ouralo-altaïque : anatomie d'une famille abandonnée

L'hypothèse naît au xixe siècle (Castrén, Schott) et regroupe l'ouralien et l'altaïque sur la base de traits typologiques frappants : agglutination, harmonie vocalique, ordre SOV, absence de genre grammatical, postpositions. Elle est développée au xxe siècle par Ramstedt et Poppe.

Elle a été abandonnée pour une raison décisive : les ressemblances typologiques ne prouvent rien. Elles peuvent résulter d'une convergence aréale — d'un Sprachbund — ou du hasard structurel, et ne fournissent pas les correspondances phonétiques régulières dans le vocabulaire de base que la méthode comparative exige. Aucune n'a pu être établie de façon convaincante entre l'ouralien et l'altaïque. Le consensus actuel est net : l'ouralo-altaïque n'existe pas comme unité généalogique démontrée.

Plus intéressant encore, l'altaïque lui-même est contesté. Il réunirait le turcique, le mongolique et le toungouse (parfois le coréen et le japonais). Le grand dictionnaire étymologique de Starostin, Dybo & Mudrak (2003) défend la famille ; Gerhard Doerfer puis Alexander Vovin ont montré que les ressemblances lexicales se concentrent dans les couches d'emprunt et suivent une distribution aréale, non généalogique — Vovin ayant lui-même été altaïciste avant de se rétracter publiquement, ce qui donne à sa critique un poids particulier. La majorité des spécialistes considère aujourd'hui qu'il s'agit d'une aire de convergence.

Une tentative de réhabilitation existe sous un autre nom : Robbeets et al. (Nature, 2021), qui croisent linguistique, archéologie et génétique pour proposer une famille « transeurasienne » diffusée avec l'agriculture du millet en Chine du Nord-Est. L'article a été vivement contesté, tant sur ses données lexicales que sur sa méthode de triangulation. Il est mentionné ici par honnêteté, non comme un acquis.

Le même verdict, avec des degrés variables, s'applique aux autres macro-familles : nostratique (Illich-Svitych, Dolgopolsky), eurasiatique (Greenberg 2000), déné-caucasien. Elles ne sont pas absurdes — elles sont, en l'état, invérifiables.

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Section quatreUne diversité menacée

Combien de langues aujourd'hui ? La double réponse

La fourchette savante. Ethnologue, dans sa 29e édition (2026), recense environ 7 170 langues vivantes, tandis que Glottolog en identifie jusqu'à 7 900 — soit près de 700 langues d'écart entre les deux catalogues. Le total plancher est plutôt autour de 6 500 (c'est d'ailleurs le corpus retenu par Bromham et al.), et le plafond, si l'on inclut largement langues des signes, créoles et variétés contestées, dépasse 7 900.

Les chiffres et leur dispersion
7 170
Langues vivantes selon Ethnologue, 29e édition (2026)
7 900
Estimation haute de Glottolog
6 511
Corpus analysé par Bromham et al. (2022)
3 078
Langues classées comme menacées par Ethnologue — environ 43 %
1 500
Langues qui pourraient cesser d'être parlées d'ici 2100 sans intervention

Les raisons de la divergence méritent d'être détaillées, parce qu'elles sont conceptuelles et non comptables.

  1. Le critère d'intelligibilité mutuelle est défaillant. Il achoppe sur les continuums dialectaux, où des variétés voisines restent mutuellement intelligibles alors que les variétés éloignées ne le sont plus — l'arabe, l'allemand et le chinois en sont les cas canoniques.
  2. Les critères politiques l'emportent souvent sur les critères linguistiques. Le danois, le norvégien et le suédois en offrent l'exemple classique : trois langues officielles pour un degré d'intelligibilité qui, ailleurs, définirait des dialectes.
  3. Le périmètre varie. Langues des signes (plus de 160 chez Glottolog), créoles, pidgins, langues mixtes, langues éteintes mais documentées, langues « dormantes » : chaque catalogue tranche différemment.
  4. Les rythmes de mise à jour diffèrent, et de nouvelles langues sont encore décrites chaque année.
Concept
Abstand et Ausbau

Heinz Kloss (1967) distingue l'Abstandsprache — langue par distance structurale, indépendamment de tout statut — et l'Ausbausprache — langue par élaboration sociopolitique : standardisation, littérature, usage officiel. Le norvégien est une Ausbausprache ; le basque, une Abstandsprache.

D'où la formule de Weinreich, qu'il vaut la peine de citer en classe : une langue est un dialecte qui possède une armée et une marine.

Le chiffre pédagogique. Pour un cours, « environ 7 000 » est le bon arrondi. Il est central dans la fourchette, il est celui qu'emploie la littérature spécialisée quand elle parle vite, et il est facilement mémorisable. Ce qu'il sacrifie : il fait passer pour une donnée d'observation ce qui est le produit d'une décision théorique. Formulation suggérée, si l'on veut ne rien perdre en une phrase : environ 7 000, mais le chiffre exact dépend de ce qu'on décide d'appeler une langue plutôt que d'un décompte. Le chiffre de 6 000, souvent avancé, n'est pas faux — il correspond à un décompte plus conservateur et à des sources un peu plus anciennes.

Combien vont disparaître, et d'ici quand ?

C'est la question la plus délicate du dossier, parce que trois affirmations très différentes y circulent sous le même énoncé.

Le pôle pessimiste. Michael Krauss, dans un article resté fondateur (Language, 1992), estimait que 90 % des langues du monde seraient moribondes ou éteintes d'ici 2100. C'est la prédiction la plus pessimiste de la littérature, et la source ultime de la plupart des formulations alarmistes.

L'état des lieux. Ethnologue classe 3 078 des langues vivantes comme menacées, dont des centaines font face à un risque réel d'extinction dans les prochaines décennies faute d'intervention — soit environ 43 %. Par comparaison, environ 40 % des espèces d'amphibiens, 25 % des mammifères et 14 % des oiseaux sont actuellement menacés d'extinction : la diversité linguistique est donc plus gravement compromise que la biodiversité, ce qui constitue un excellent point d'accroche pour une séance.

La seule projection statistiquement rigoureuse. L'étude de référence est celle de Bromham et al. (Nature Ecology & Evolution, 2022). Elle analyse 6 511 langues parlées au moyen de 51 variables prédictives couvrant la population, la documentation, la reconnaissance juridique, les politiques éducatives, les indicateurs socioéconomiques et les traits environnementaux. Sans intervention, la perte de langues pourrait tripler au cours des quarante prochaines années, et 1 500 langues pourraient cesser d'être parlées d'ici la fin du siècle. Le rythme actuel équivaut à une langue perdue tous les trois mois ; il pourrait passer à au moins une par mois.

Deux résultats de cette étude sont franchement contre-intuitifs et méritent d'être exposés en classe. Contrairement à la perception commune, le contact avec d'autres langues n'est pas en soi un moteur de la disparition linguistique ; en revanche, une densité routière plus élevée, qui favorise les déplacements de population, est associée à un risque accru. Et surtout : un nombre d'années de scolarisation plus élevé accroît le niveau de menace — d'où la conclusion des auteurs sur la nécessité de curriculums réellement bilingues.

L'école, instrument d'émancipation, est aussi statistiquement l'un des principaux vecteurs d'attrition linguistique.

Une ironie pour un chercheur en éducation
Distinction opératoire
Trois seuils que le discours public confond

(i) La rupture de la transmission intergénérationnelle — les enfants cessent d'apprendre la langue. C'est le seuil décisif, celui que modélise l'échelle GIDS de Fishman (1991) et sa version étendue EGIDS (Lewis & Simons, 2010). Pour près de la moitié des langues du monde, ce seuil est déjà franchi.

(ii) La cessation de l'usage courant — la langue devient « dormante ». C'est ce que projette Bromham : 1 500 langues d'ici 2100.

(iii) La mort du dernier locuteur — événement souvent postérieur de plusieurs décennies au seuil (i).

La phrase « la moitié des langues vont disparaître » est donc à peu près exacte au sens (i) et déjà accomplie ; elle est excessive au sens (ii) pour l'horizon 2100.

La formulation rigoureuse : la moitié des langues du monde ne sont déjà plus transmises aux enfants ; environ 1 500 auront cessé d'être parlées d'ici la fin du siècle si rien ne change ; et l'extinction complète de la moitié du répertoire mondial est un horizon du xxiie siècle, non du xxie.

Les causes, et une contestation utile

Les facteurs habituellement invoqués — asymétrie démographique, marché linguistique au sens de Bourdieu, politiques d'État monolingues, scolarisation en langue dominante, urbanisation et mobilité, domination médiatique et désormais numérique, stigmatisation et honte linguistique — sont réels mais forment un catalogue plutôt qu'une théorie.

C'est ici qu'une controverse peut élever le cours. Salikoko Mufwene (The Ecology of Language Evolution, 2001 ; Language, 2017) conteste frontalement le cadre dominant. Ses objections : la métaphore biologique de la « mort » des langues est trompeuse, car les langues n'ont pas d'existence indépendante de leurs locuteurs ; ce qui se produit n'est pas une extinction mais une substitution (language shift) ; et cette substitution résulte souvent de choix adaptatifs rationnels de locuteurs qui optimisent les perspectives économiques de leurs enfants. Traiter ces locuteurs comme les victimes passives d'un processus impersonnel, c'est leur retirer une agentivité — reproche que Mufwene, linguiste congolais, adresse avec une charge politique explicite au militantisme préservationniste occidental. Claire Bowern lui répond dans le même numéro en défendant la pertinence descriptive du cadre écologique.

Trois voix sur la même donnée

Leur désaccord ne porte pas sur les faits mais sur ce qui est perdu, et pour qui. C'est une bonne question de séminaire.

Enfin, deux correctifs au récit purement soustractif. Des revitalisations ont réussi — hébreu moderne, gallois, maori, hawaïen — et l'on peut discuter du cas du français au Québec comme d'une réussite de politique linguistique en contexte minoritaire. Et de nouvelles langues apparaissent : créoles, langues mixtes, langues des signes émergentes — la langue des signes nicaraguayenne, née dans les années 1980 sous les yeux des linguistes, offrant le seul cas documenté de genèse d'une langue en temps réel. La diversité linguistique n'est pas seulement en train de se contracter ; elle se recompose, plus lentement qu'elle ne se perd.

Bibliographie de la partie I

Origines du langage

Berwick, R. & Chomsky, N. (2016). Why Only Us: Language and Evolution. Cambridge, MIT Press.

Dediu, D. & Levinson, S. (2013). « On the antiquity of language ». Frontiers in Psychology, 4, 397.

Miyagawa, S., DeSalle, R., Nóbrega, V., Nitschke, R., Okumura, M. & Tattersall, I. (2025). « Linguistic capacity was present in the Homo sapiens population 135 thousand years ago ». Frontiers in Psychology, 16. doi:10.3389/fpsyg.2025.1503900

Pinker, S. & Bloom, P. (1990). « Natural language and natural selection ». Behavioral and Brain Sciences, 13(4), 707-784.

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Méthode comparative et ses limites

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Nichols, J. (1992). Linguistic Diversity in Space and Time. Chicago, University of Chicago Press.

Ruhlen, M. (1994). The Origin of Language. New York, Wiley. [à lire critiquement]

Pagel, M. et al. (2013). « Ultraconserved words point to deep language ancestry across Eurasia ». PNAS, 110(21).

Indo-européen

Anthony, D. (2007). The Horse, the Wheel, and Language. Princeton, Princeton University Press.

Mallory, J. P. (1989). In Search of the Indo-Europeans. Londres, Thames & Hudson.

Renfrew, C. (1987). Archaeology and Language: The Puzzle of Indo-European Origins. Cambridge, Cambridge University Press.

Chang, W., Cathcart, C., Hall, D. & Garrett, A. (2015). « Ancestry-constrained phylogenetic analysis supports the Indo-European steppe hypothesis ». Language, 91(1), 194-244.

Heggarty, P. et al. (2023). « Language trees with sampled ancestors support a hybrid model for the origin of Indo-European languages ». Science, 381(6656).

Haak, W. et al. (2015). « Massive migration from the steppe was a source for Indo-European languages in Europe ». Nature, 522, 207-211.

Lazaridis, I., Patterson, N., Anthony, D., Vyazov, L. et al. (2025). « The genetic origin of the Indo-Europeans ». Nature. doi:10.1038/s41586-024-08531-5

Classification et familles

Eberhard, D., Simons, G. & Fennig, C. (dir.) (2025-2026). Ethnologue: Languages of the World, 28e-29e éd. Dallas, SIL International.

Hammarström, H. et al. Glottolog (base en ligne, versions 5.x). Leipzig, Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology.

Campbell, L. (1988). Recension de Greenberg, Language in the Americas. Language, 64(3), 591-615.

Robbeets, M. et al. (2021). « Triangulation supports agricultural spread of the Transeurasian languages ». Nature, 599, 616-621.

Vitalité et disparition

Bromham, L., Dinnage, R., Skirgård, H., Ritchie, A., Cardillo, M., Meakins, F., Greenhill, S. & Hua, X. (2022). « Global predictors of language endangerment and the future of linguistic diversity ». Nature Ecology & Evolution, 6(2), 163-173. doi:10.1038/s41559-021-01604-y

Krauss, M. (1992). « The world's languages in crisis ». Language, 68(1), 4-10.

Fishman, J. (1991). Reversing Language Shift. Clevedon, Multilingual Matters.

Mufwene, S. (2001). The Ecology of Language Evolution. Cambridge, Cambridge University Press.

Mufwene, S. (2017) et Bowern, C. (2017). Échange sur la vitalité linguistique. Language, 93(4).

Postface · Auto-évaluation de la livraison

Précision factuelle
Bonne sur les points vérifiés en ligne (Ethnologue, Lazaridis, Bromham, Miyagawa, Glottolog). Plus incertaine sur les décomptes du tableau 2 : les chiffres de locuteurs sont des ordres de grandeur repris de sources secondaires, avec une marge d'erreur estimée à ±20 % pour les familles moyennes. Une projection en classe mériterait une vérification ciblée dans Ethnologue. La date de 3300 av. J.-C. pour l'apparition du complexe Yamnaya et les fourchettes de la théorie laryngale sont fiables.
Profondeur analytique
Point fort de cette livraison. La distinction des trois questions en section 1, celle des trois seuils de disparition en section 4, et la démonstration par l'ouralo-altaïque de la manière dont une famille se défait apportent davantage qu'un exposé linéaire.
Originalité
Moyenne. Les rectifications (pas de famille caucasienne, pas de famille amérindienne, le polynésien comme sous-groupe austronésien, FOXP2) sont utiles mais empruntées. L'apport propre tient plutôt à l'architecture argumentative et au choix des controverses retenues.
Biais possibles
Biais assumé en faveur du conservatisme comparatiste : Glottolog et Campbell sont traités comme la position par défaut, les macro-familles comme le camp de la charge de la preuve. C'est le consensus disciplinaire, mais c'est une position, non une neutralité. Second biais : la bibliographie est très majoritairement anglophone, reflet du champ mais escamotage de la tradition française — Meillet, Benveniste, Haudricourt, Hagège — à réintroduire pour des étudiants francophones. Meillet en particulier, dont l'Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes (1903) reste une porte d'entrée d'une clarté supérieure à bien des manuels récents.
Ce qui pourrait être mieux fait
Trois choses. La question de la modalité originelle du langage (hypothèse gestuelle de Corballis et Arbib contre hypothèse vocale) n'est pas traitée, sacrifiée à la longueur. Le traitement des méthodes phylogénétiques bayésiennes reste allusif, alors qu'un développement technique sur ce qu'elles font réellement — et sur la sensibilité de leurs résultats aux contraintes imposées — servirait la rigueur d'ensemble. Enfin, l'articulation à la partie suivante est faible : le fil qui mène du proto-indo-européen au latin, donc au français, mérite d'être explicitement tendu en ouverture de la livraison II.