Essai · Livraison VI, supplément

La phonétique historique

Pourquoi cheval ne ressemble plus à caballum

Les cinq livraisons précédentes constataient. Celle-ci explique. C'est la seule partie du dossier où l'on peut prédire une forme avant de l'avoir vue — et c'est ce qui fait de la linguistique historique une science.

OuvertureCe que ce supplément répare

Le dossier avait un trou en son centre, et je l'ai signalé quatre fois en postface sans le combler. Les doublets de la livraison II — hôtel et hôpital, peser et penser, orteil et article — y étaient présentés comme des curiosités, alors qu'ils sont des démonstrations. Le tableau comparant le français à ses sœurs romanes montrait que chanter s'éloigne de cantare plus que cantar, sans dire pourquoi. Et l'affirmation que le français québécois n'est pas « du français du Grand Siècle conservé » reposait sur trois exemples plutôt que sur un principe.

Tout cela relève d'une même discipline, la plus technique de l'histoire des langues et la plus démonstrative. Ce supplément la traite.

Note sur la notation

J'emploie ici l'alphabet phonétique international, plus lisible pour des non-spécialistes. Les manuels français de phonétique historique — Bourciez, Zink, Englebert — utilisent l'alphabet des romanistes, dit alphabet de Bourciez, qui note par exemple le o fermé avec un point souscrit [ọ] et le o ouvert avec un cercle souscrit [ǫ]. Si tu fais lire ces ouvrages à des étudiants, il faut les prévenir : les deux systèmes se ressemblent assez pour induire en erreur.

Les étymons latins sont notés en petites capitales, avec les quantités marquées quand elles importent : vīta, pĕdem.

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Section vingt et unLe principe

Ce qu'est une loi phonétique

Le principe a été énoncé en livraison II à propos des néogrammairiens de Leipzig : les lois phonétiques ne souffrent pas d'exception. Il faut maintenant en préciser la portée, car formulé ainsi il paraît absurde — les exceptions abondent.

La formulation exacte est celle-ci : dans un dialecte donné, à une époque donnée, un son placé dans un environnement donné évolue de la même manière dans tous les mots. Les quatre restrictions comptent autant que l'affirmation. Une loi est locale, datée, conditionnée, et elle s'applique au son, non au mot.

Il en résulte que toute apparente exception a l'une de trois causes, et que les identifier est le travail même du phonéticien historique :

Distinction opératoire
Syllabe libre, syllabe entravée

Cette distinction commande la moitié de ce qui suit, et elle est simple. Une syllabe est libre quand elle se termine par une voyelle : pĕ-dem. Elle est entravée quand elle se termine par une consonne : pĕr-dit.

Les voyelles toniques en syllabe libre ont évolué de façon spectaculaire — elles diphtonguent. Les voyelles toniques en syllabe entravée sont restées beaucoup plus stables. D'où des couples qui paraissent inexplicables et qui ne le sont pas : fĕrum « sauvage » donne fier, fĕrrum « fer » donne fer. Même voyelle, même accent, même époque — mais le rr géminé ferme la syllabe et bloque la diphtongaison.

Si tu ne devais faire retenir qu'une chose de cette livraison à des étudiants, ce serait cette paire minimale.

Le bouleversement initial : les quantités deviennent des timbres

Tout part d'une restructuration qui a lieu dans le latin parlé entre le IIe et le Ve siècle. Le latin classique distinguait les voyelles par leur durée : ĕ bref contre ē long étaient deux phonèmes différents. Le latin parlé perd cette distinction de durée et la remplace par une distinction de timbre — ouvert contre fermé.

Tableau 16 · La restructuration du système vocalique
Latin classiqueRoman commun occidentalExempleFrançais
ī[i]vīnumvin
ĭ, ē[e] fermétēlatoile
ĕ[ɛ] ouvertpĕdempied
ă, ā[a]maremer
ŏ[ɔ] ouvertnŏvumneuf
ŭ, ō[o] ferméflōremfleur
ū[u], puis [y] en françaismūrummur

Deux conséquences majeures. D'abord, ĭ bref et ē long fusionnent, de même que ŭ bref et ō long : c'est pourquoi des mots latins distincts aboutissent parfois au même résultat français. Ensuite, le français seul parmi les grandes langues romanes a antériorisé le [u] en [y] — mūrum donne mur [myʁ] alors que l'espagnol donne muro [muro]. Cette innovation est souvent attribuée au substrat gaulois, hypothèse séduisante et non démontrée.

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Section vingt-deuxLes quatre lois majeures

On en compte davantage — les manuels en distinguent plusieurs dizaines —, mais ces quatre-là suffisent à expliquer l'essentiel de l'écart entre le latin et le français, et à rendre lisible la colonne du français dans le tableau comparatif de la livraison II.

Loi première

L'accent tonique et la chute des atones

Syncope des prétoniques et des pénultièmes : jusqu'au Ve siècle. Amuïssement des finales : progressif, du Ve au XIe.

C'est la loi maîtresse, et celle qui explique le fait le plus visible : les mots français sont systématiquement plus courts que leurs étymons latins, et plus courts que leurs équivalents espagnols ou italiens.

Le latin plaçait son accent sur l'avant-dernière syllabe si elle était longue, sur l'antépénultième sinon. Le français a conservé la voyelle accentuée et détruit presque tout le reste : les voyelles postérieures à l'accent tombent, les voyelles antérieures s'affaiblissent, seul le a final survit sous forme de e caduc — lui-même en voie de disparition.

Trois syncopes
TÁBŬLAM → tábla → table — chute de la pénultième atone ÁSĬNUM → ásnum → asne → âne — puis chute du s préconsonantique CÓMPŬTĀRE → cómptare → compter — le p, muet, survit dans la graphie

Compare avec l'espagnol, qui a conservé bien davantage : tabŭlam donne tabla, popŭlum donne pueblo contre peuple. L'hypothèse traditionnelle attribue cette érosion supérieure à l'accent d'intensité germanique introduit par les Francs — hypothèse cohérente avec la germanisation décrite en livraison II, mais qui reste discutée.

Loi deuxième

La diphtongaison des toniques libres

Diphtongaison romane : IIIe–Ve siècles. Diphtongaison française : Ve–VIIIe siècles.

En syllabe libre et sous l'accent, les voyelles se sont brisées en diphtongues, qui ont ensuite évolué pour leur propre compte. En syllabe entravée, rien ne se passe. Voilà l'origine de la plupart des alternances qui déconcertent les apprenants du français.

Tableau 17 · Diphtongaison selon la syllabe
VoyelleSyllabe libreSyllabe entravée
[ɛ] < ĕpĕdem → pied · fĕrum → fier · mĕl → mielfĕrrum → fer · pĕrdit → perd
[e] < ĭ, ētēla → toile · mē → moi · fĭdem → foimĭttere → mettre
[ɔ] < ŏnŏvum → neuf · cŏr → cœurpŏrtam → porte
[o] < ŭ, ōflōrem → fleur · gŭlam → gueulecŭrtum → court
[a]mare → mer · amāre → aimerpartem → part

La série toile, moi, foi mérite un arrêt : l'évolution [e] → [ei] → [oi] → [wɛ] → [wa] a traversé un millénaire, et l'orthographe oi fixe un état intermédiaire du XIIIe siècle. Elle explique aussi la prononciation moé, toé du français québécois populaire : c'est l'étape [wɛ], attestée dans le français populaire de France au XVIIe siècle, que la norme hexagonale a ensuite abandonnée au profit de [wa]. Un cas d'archaïsme authentique, celui-là.

Loi troisième

La palatalisation

Première vague (devant e, i) : IIe–IVe siècles, commune à la Romania. Palatalisation de ca- : Ve–VIIIe siècles, limitée au nord.

C'est la loi qui définit le français contre ses sœurs, et elle explique enfin le tableau comparatif de la livraison II.

Une consonne vélaire — [k], [g] — articulée devant une voyelle antérieure se déplace vers le palais, devient affriquée, puis fricative. La première vague touche toute la Romania : centum [kentum] passe par [tsent] pour donner cent [sɑ̃] ; caelum donne ciel.

Mais le français va plus loin que les autres. Il palatalise aussi le [k] devant [a], ce qu'aucune autre grande langue romane ne fait :

La palatalisation de ca- — l'isoglosse fondatrice
CABALLUM → [tʃaval] → cheval — esp. caballo, it. cavallo, occ. caval CANTĀRE → [tʃanter] → chanter — esp. cantar, it. cantare, occ. cantar CAPRAM → [tʃievrə] → chèvre — esp. cabra, cat. cabra CAMPUM → [tʃamp] → champ — esp. campo

Voilà la réponse à la question laissée ouverte en livraison II : si la colonne française est toujours la plus éloignée du latin, c'est d'abord à cause de cette loi. Elle est géographiquement limitée — la zone nord-centrale de la Gaule —, et c'est pourquoi les parlers d'oc disent cantar et caval comme l'espagnol. La frontière entre chanter et cantar est l'une des grandes isoglosses de la Romania.

Conséquence pour l'étymologie

Puisque la palatalisation de ca- est limitée au nord-centre, tout mot français commençant par ca- devant [a] est suspect : c'est soit un emprunt savant tardif, soit un emprunt à une forme régionale — picarde, normande ou occitane — qui n'a pas subi la loi.

Cabane, caillou, cabaret, camisole ne sont donc pas des héritages directs du latin par la voie francilienne. Le doublet cheval / cavalier le montre bien : le second est un italianisme du XVIe siècle, arrivé longtemps après que la loi eut cessé d'agir.

Loi quatrième

La lénition des consonnes intervocaliques

IVe–VIIe siècles, commune à toute la Romania occidentale.

Entre deux voyelles, les consonnes s'affaiblissent selon une chaîne régulière : sourde → sonore → fricative → zéro. Le français est allé au bout de la chaîne là où l'espagnol et l'italien se sont arrêtés en route.

La chaîne d'affaiblissement
VĪTAM → [vida] → [viðə] → vie — esp. vida (arrêté à l'étape 2) RĪPAM → [riba] → rive — it. riva MATŪRUM → [maðyr] → meür → mûr — le circonflexe marque la contraction SECŪRUM → seür → sûr — même mécanisme AMĪCAM → [amiga] → amie — esp. amiga

Cette loi explique pourquoi tant de mots français sont réduits à une syllabe et demie là où l'espagnol en conserve trois. Combinée à la chute des atones, elle produit l'essentiel de la compression du lexique français.

Trois lois secondaires, tardives et visibles

Elles n'expliquent pas l'écart avec le latin mais l'écart entre le français écrit et le français parlé.

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Section vingt-troisLire un doublet

Voici le paiement de la dette contractée en livraison II. Un doublet n'est pas une bizarrerie : c'est un chronomètre. Puisqu'une loi phonétique a une date, un mot qui l'a subie est entré avant, et un mot qui ne l'a pas subie est entré après. La forme date l'emprunt.

Cas 1 · PENSĀRE → peser / penser
Voie héréditaire → chute du n devant [s] · sonorisation du [s] intervocalique en [z] · chute de la finale atone → peser Voie savante → emprunté au XIIe s., après la période de sonorisation · le n subsiste et déclenche la nasalisation · le [s] reste sourd → penser Le sens suit la forme : le concret est resté populaire, l'abstrait est savant.
Cas 2 · CAPTĪVUM → chétif / captif
Voie héréditaire → palatalisation de ca- en [tʃa] · simplification du groupe pt · lénition du [v] → chétif Voie savante → emprunté au XIVe s. · aucune palatalisation · groupe pt conservé → captif Démonstration décisive : captif commence par [ka]. Il est donc entré après l'arrêt de la palatalisation, soit après le VIIIe siècle. Sa forme le prouve indépendamment de toute attestation écrite.
Cas 3 · HOSPITĀLE → hôtel / hôpital
Voie héréditaire → chute du h · syncope de la pénultième · le groupe sp se réduit → ostel → chute du s préconsonantique → hôtel Voie savante → emprunté au XIIe s. · aucune syncope · hospital → chute du s, qui agit encore → hôpital Le circonflexe des deux mots signale le même s disparu. La loi de chute du s était donc postérieure à l'emprunt savant — elle a rattrapé les deux formes.

Un doublet est une strate double : le même mot latin, saisi à deux moments de l'histoire de la langue, ayant subi deux ensembles de lois différents.

Ce que la livraison II ne pouvait pas dire

Cette section devrait suffire à convertir les tableaux de doublets de la livraison II en exercices. Donne aux étudiants articulum et demande-leur pourquoi il donne à la fois orteil et article : ils y arriveront avec les lois une et quatre.

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Section vingt-quatreCe que la phonétique explique de l'orthographe

L'orthographe française passe pour arbitraire. Elle est en réalité historique — ce qui est différent : elle photographie un état de prononciation d'environ le XIIIe siècle, que la langue parlée a ensuite quitté sans que la graphie suive.

Ce que les lettres muettes commémorent
ê, â, î
Un s préconsonantique tombé au XIIe siècle : tête, âne, île
-s, -t, -d finaux
Des consonnes réellement prononcées jusqu'au XVIe siècle, encore audibles en liaison
oi
Un état intermédiaire d'une diphtongue qui a continué d'évoluer jusqu'à [wa]
p de compter
Une consonne syncopée dès le Ve siècle, réintroduite graphiquement par des clercs soucieux de rappeler computare
e caduc
Le a final latin, seule voyelle atone à avoir survécu — et en train de disparaître à son tour

Il faut ajouter un facteur aggravant, et il n'est pas phonétique : les réfections savantes de la Renaissance. Des clercs ont réintroduit dans la graphie des lettres étymologiques que la prononciation avait perdues depuis des siècles — le g de doigt (d'après digitum), le p de corps, le b de doubter. Certaines de ces lettres ont fini par se prononcer de nouveau, par lecture. L'orthographe a alors modifié la langue au lieu de l'enregistrer.

La conclusion pédagogique est nette et vaut d'être dite à des étudiants qui écrivent : la difficulté de l'orthographe française n'est pas un caprice, c'est une dette historique. Le français a beaucoup plus changé que l'italien ou l'espagnol — lois une, trois et quatre — tout en fixant sa graphie plus tôt. L'écart entre l'écrit et l'oral y est mécaniquement le plus grand de la Romania.

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Section vingt-cinqLe français québécois relu phonétiquement

La livraison III affirmait que le français québécois n'est ni du français figé du Grand Siècle ni du français corrompu, mais du français qui a dérivé autrement. La phonétique permet enfin de le démontrer plutôt que de l'affirmer — en triant, trait par trait, ce qui relève de la conservation et ce qui relève de l'innovation.

Tableau 18 · Conservations et innovations du français québécois
TraitExempleStatutExplication
Conservations — le français hexagonal a innové, pas le québécois
Distinction des voyelles brève et longuepatte / pâte, mettre / maîtreConservationOpposition héritée du moyen français, perdue dans le standard parisien
[wɛ] pour oimoé, toé, dretteConservationÉtape intermédiaire de la diphtongue, courante dans le français populaire du XVIIe s.
Distinction brin / brun[bʁɛ̃] / [bʁœ̃]ConservationQuatre voyelles nasales là où la France n'en distingue plus que trois
Innovations — postérieures à la séparation, propres au Québec
Affrication de /t d/ devant /i y/tu dis → [t͡sy d͡zi]InnovationN'existe dans aucun parler de France ; probablement XIXe s.
Relâchement des voyelles hautes en syllabe ferméepetite → [pt͡sɪt], jupe → [ʒʏp]InnovationOuverture conditionnée par l'entrave
Diphtongaison des voyelles longuespâte → [pɑɔt], père → [paɛʁ]InnovationUne seconde diphtongaison, mille ans après la première
Préférence prépositionnelleà matin, à soirInnovationDéveloppée sur place, souvent prise pour un archaïsme

Regarde la dernière ligne du bloc des innovations. Le français québécois a diphtongué ses voyelles longues — exactement le mécanisme de la loi deuxième, réactivé mille ans après. Ce n'est pas une langue qui se dégrade ni une langue qui se conserve : c'est une langue vivante qui refait, pour son propre compte, ce que le français avait fait au VIIe siècle.

Le meilleur argument contre l'idée que le français québécois serait du français abîmé, c'est qu'il obéit aux mêmes lois — y compris à celles que le français de France n'applique plus.

Ce que la coda sur le joual voulait établir

C'est aussi, accessoirement, la réponse la plus économique à la querelle décrite en livraison III. Ni Desbiens ni Parti pris ne disposaient de cet argument, parce qu'aucun des deux camps ne raisonnait en phonéticien. Le débat portait sur la valeur d'une langue dont personne n'avait décrit la mécanique.

Bibliographie du supplément

Manuels de référence

Zink, G. Phonétique historique du français. Paris, PUF. [le manuel standard des concours français]

Englebert, A. (2009). Introduction à la phonétique historique du français. Bruxelles, De Boeck Supérieur. [le plus accessible pour un premier cycle]

Bourciez, É. (1921). Précis de phonétique historique française. Paris, Klincksieck. [ancien, mais source de l'alphabet des romanistes]

Bonnard, H. (1982). Synopsis de phonétique historique. Paris, Sedes.

Andrieux-Reix, N. (1993). Ancien et moyen français : exercices de phonétique. Paris, PUF. [pour construire des exercices]

Contexte et compléments

Morin, Y.-C. (2006). « Histoire des systèmes phonique et graphique du français ». [sur l'écart entre graphie et prononciation]

Morin, Y.-C. (1996). « The origin and development of the pronunciation of French in Québec ». Odense University Press.

Straka, G. (1979). Les sons et les mots. Paris, Klincksieck.

Rey, A. (dir.) (1992). Dictionnaire historique de la langue française. Paris, Le Robert. [pour dater chaque emprunt discuté ici]

Postface · Auto-évaluation du supplément

Précision factuelle
Le contenu est de la matière de manuel, stable depuis un siècle, et je le tiens pour fiable dans ses grandes lignes. La réserve porte sur les datations, et elle est sérieuse : les fourchettes que je donne (palatalisation de ca- aux Ve–VIIIe siècles, diphtongaison française aux Ve–VIIIe) sont celles qui circulent le plus, mais les manuels divergent d'un ou deux siècles selon les auteurs et selon les critères retenus — attestations graphiques, rimes, comparaison dialectale. Avant de projeter une chronologie, il faut la caler sur un seul manuel plutôt que d'agréger, sous peine d'incohérences internes. Je recommanderais Englebert, plus récent et plus explicite sur ses critères.
Une faiblesse de méthode que je veux signaler
J'ai choisi les exemples parce qu'ils illustrent bien, et cette sélection est en soi un biais. Les manuels retiennent toujours cheval, chanter, vie, table — les cas d'école, où les lois s'appliquent proprement. La réalité du lexique est bien plus désordonnée : beaucoup de mots présentent des évolutions irrégulières, mal expliquées ou débattues, et un dépouillement honnête donnerait une impression de régularité nettement moindre. Le principe néogrammairien reste juste, mais la démonstration que j'en donne est plus lisse que les données.
Profondeur analytique
C'est le supplément le plus démonstratif du dossier, et le seul où l'on puisse prédire. La section 23 est le vrai apport : elle transforme les doublets de la livraison II en instruments de datation, et le cas chétif / captif montre qu'on peut établir l'époque d'un emprunt par sa seule forme, sans attestation. Si tu cherches un moment où les étudiants comprendront que la linguistique est une science, c'est celui-là — davantage encore que la théorie laryngale de la livraison I, parce qu'ils peuvent le refaire eux-mêmes.
Ce qui manque encore
Les consonnes sont traitées trois fois moins que les voyelles, alors que les groupes consonantiques et les palatalisations secondaires occupent la moitié des manuels. La morphologie historique est absente : l'effondrement de la déclinaison latine, la disparition du cas régime en moyen français, la réfection analogique des paradigmes verbaux. Or c'est là que se joue l'autre grande transformation — le passage d'une langue à cas à une langue à ordre fixe —, et elle explique la syntaxe française bien mieux que le lexique. Enfin, je n'ai rien dit de la variation dialectale interne : les lois énoncées valent pour le francien, et les parlers d'oïl présentent des traitements différents que le picard ou le normand illustrent — ce qui aurait éclairé la question des origines du français québécois.